Violences policières : "Ce que l’on observe est l’aboutissement d’une longue histoire qui a plus de vingt ans"

Des policiers en intervention lors d\'une manifestation contre le projet de réforme des retraites, à Paris, le 9 janvier 2020.
Des policiers en intervention lors d'une manifestation contre le projet de réforme des retraites, à Paris, le 9 janvier 2020. (JULIEN MATTIA / ANADOLU AGENCY)

Emmanuel Macron a appelé les membres des forces de l'ordre à "la plus grande déontologie", après la dénonciation de plusieurs cas de violences, pendant la manifestation du 9 janvier contre la réforme des retraites.

Les termes choisis n'avaient jamais été aussi explicites. En quelques jours, Christophe Castaner, Edouard Philippe et Emmanuel Macron ont tous reconnu l'existence de gestes de membres des forces de l'ordre qui ne correspondent pas à leur devoir d'exemplarité. Sans reprendre à son compte l'expression "violences policières", le président de la République a ainsi dénoncé, mardi 14 janvier, "des comportements qui ne sont pas acceptables" de la part des forces de l'ordre, pendant des manifestations contre la réforme des retraites. Il a chargé le ministre de l'Intérieur de formuler des "propositions très concrètes" pour "améliorer la déontologie" des policiers.

Si l'exécutif n'a pas expliqué les raisons de cette soudaine prise de conscience, Christophe Castaner a fait allusion, en parlant de "croche-pied à l'éthique", à une vidéo tournée le 9 janvier à Toulouse, qui montre un policier faisant trébucher une manifestante (il a été identifié, et une enquête a été ouverte). D'autres images tournées le même jour, à Paris cette fois, ont donné lieu à l'ouverture de trois autres enquêtes. Christophe Castaner a par ailleurs rencontré mardi la famille de Cédric Chouviat, mort après une interpellation à Paris, début janvier.

Ces affaires s'inscrivent dans un contexte plus large : le sujet des violences policières envers des manifestants s'est imposé dans le débat public pendant le mouvement des "gilets jaunes" (les policiers ont, eux aussi, dénoncé la violence des manifestants à leur égard). Pour comprendre la multiplication des cas, et savoir si le discours de l'exécutif peut être suivi d'actes, franceinfo a interrogé Fabien Jobard. Ce directeur de recherches au CNRS est le co-auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la police française, dont Police, questions sensibles (avec Jérémie Gauthier) et Un splendide isolement : les politiques françaises du maintien de l'ordre (avec Olivier Filleule). Il avait déjà répondu à franceinfo, au moment de l'affaire Théo.

Franceinfo : Plusieurs cas de violences policières ont été dénoncés, dans le cadre des manifestations contre la réforme des retraites. Les vidéos de ces actes rappellent des scènes déjà observées pendant le mouvement des "gilets jaunes". Constatez-vous un glissement vers plus de violence dans le maintien de l'ordre en France ?

Fabien Jobard : C'est sûr que depuis le mouvement contre la loi Travail [en 2016], il y a une radicalisation des pratiques policières. Le mouvement des "gilets jaunes" a amplifié cette radicalisation. C'était un mouvement que les responsables policiers n'avaient pas vu venir et les manifestants ont rompu avec les modes classiques de protestation.

Ce que l'on observe est aussi l'aboutissement d'une longue histoire, qui a plus de 20 ans. Dans les années 1990 et 2000, la préoccupation majeure n'était pas vraiment les manifestations. On a fermé des escadrons de gendarmes mobiles, réduit les effectifs des CRS… On voulait des petites unités pour lutter contre les violences urbaines, notamment en région parisienne.

Quand les grosses manifestations sont revenues, en 2016, on a fait avec les moyens qu'on avait, qui n'étaient plus forcément adaptés. Alors les cadres policiers, les préfets et Christophe Castaner retombent sur leurs pieds en disant qu'après l'ordre de dispersion, on n'est plus en manifestation, mais en "émeute urbaine", expression choisie par le ministre. Ce n'était pas du tout ainsi qu'on concevait, et traitait, les mêmes troubles, il y a 20 ans.

Maintenant que les manifestations ont repris une forme plus classique, cette radicalisation des pratiques policières continue. Comment l'expliquez-vous ?

N'ayant pas pris part aux manifestations contre la réforme des retraites – du moins en tant que chercheur – je ne peux pas répondre spécifiquement sur celles-ci. Ce qui est certain, c'est que les équipements des policiers ne sont pas adaptés à la gestion des foules : on ne sort pas le LBD face à des gens qui avancent en ligne. Il est fait pour être utilisé en cas de légitime défense ou à distance, pas au contact pour empêcher un groupe de manifestants d'avancer. L'instruction du 2 septembre 2014 [qui encadre l'usage du LBD] est très claire là-dessus. Elle précise aussi : "La tête n'est pas visée".

Je ne suis pas sûr non plus que l'état d'esprit des personnels ait été considéré comme il devait l'être. Quand pendant des mois on a dit et redit que les policiers et gendarmes n'avaient jamais commis d'abus, que la plupart des enquêtes ouvertes ont été closes faute d'identifier les agents, quand les responsables et les politiques exhortent à aller au contact, alors même que l'on sait les personnels sur-employés et épuisés, les abus ne sont plus accidentels, ils sont inéluctables. Aujourd'hui, d'ailleurs, le contexte d'épuisement général est inchangé : à Paris, il y a parfois encore plusieurs grosses manifestations par semaine.

Qu'est-ce qui détermine le comportement des policiers, dans ces moments-là ?

Sociologiquement, il est difficile de savoir ce qui se passe dans la tête d'un individu. Il y a toujours des dérapages individuels, dans toutes les organisations. Toutefois, il y a aussi des dysfonctionnements systémiques. En maintien de l'ordre, il y a une chaîne de commandement, au sommet de laquelle est le préfet, donc le politique. La répétition des événements et l'absence d'inflexion de la parole politique pendant des mois font que, si l'on peut toujours sanctionner des policiers individuels, la réflexion doit porter sur la responsabilité du politique.

Plus les agents sont épuisés, plus il est nécessaire que la hiérarchie garde la tête froide.Fabien Jobardà franceinfo

Laurent Nunez a enjoint à "aller au contact", et c'est une expression qui s'est multipliée au niveau préfectoral. Le maintien de l'ordre, qui avait pour principe la mise à distance des fauteurs de trouble par les policiers, s'est muté en recherche du contact. Cela a été la ligne politique, dite et redite.

Les violences dénoncées sont-elles l'illustration d'un problème de mentalité au sein des forces de l'ordre ?

Je vais être un peu "old school" : en maintien de l'ordre, le policier obéit au commandement. Il n'a pas à avoir de mentalité particulière. Le policier peut avoir tout le mépris qu'il veut pour le manifestant, il ne doit user de la force que lorsque l'autorité habilitée lui en donne l'ordre, ou en cas de stricte légitime défense. C'est extrêmement encadré. Ce qui diffère, par exemple, des patrouilles de la brigade anticriminalité (BAC), où la hiérarchie est moins présente et où les agents ont une très large marge d'appréciation. Justement, on a introduit dans les dispositifs de maintien de l'ordre des effectifs de ce type d'unités, sans forcément veiller à les inscrire dans une stricte chaîne de commandement, comme on le fait avec les CRS ou les gendarmes mobiles.

La police est pointée du doigt dans une autre affaire récente : la mort de Cédric Chouviat, des suites d'une asphyxie "avec fracture du larynx", après avoir subi un plaquage ventral lors de son interpellation. L'utilisation d'une technique aussi contestée, hors d'une manifestation, s'inscrit-elle tout de même dans le contexte de radicalisation des pratiques que vous décrivez ?

Le problème des gestes techniques employés pour maîtriser un individu est ancien. On compte, ces dix dernières années, au moins un mort par an, sous l'effet d'étranglement, plaquage ou pliage [selon le recensement du site Bastamag]. Je ne crois pas vraiment qu'il soit concevable d'ôter aux policiers la possibilité d'user de ces techniques. Après tout, ils sont équipés d'armes à feu.

En revanche, à l'image de ce que j'ai dit sur le LBD, plus une arme est dangereuse, plus le rappel des règles concernant son emploi est indispensable. Maîtriser quelqu'un est une chose, le plaquer au sol jusqu'à lui fracturer le larynx en est une autre. On peut former à la maîtrise de gestes, mais toujours rappeler cette question : "M'est-il vraiment nécessaire d'employer cette technique, là, maintenant ?". On peut discuter tant qu'on veut de la déontologie, mais la force, si elle est juste, n'obéit qu'à deux principes : nécessité et proportionnalité.

D'une manière générale, les policiers voient-ils d'un bon œil les règles et les contrôles exercés sur leur action ?

Il y a des policiers qui voient la règle de droit comme un impératif, parce que c'est la loi, et d'autres comme un empêchement de mener leur mission légitime, qui est d'arrêter les fauteurs de trouble. La sociologie est claire là-dessus, depuis 60 ans et dans tous les pays : les policiers sont partagés sur la question. Si bien que le rôle de la hiérarchie et du politique est de toujours rappeler la règle. Or, lorsque les policiers sont en situation tendue, comme c'est le cas ces dernières années, le ministre de l'Intérieur au contraire prend peur de sa police et, plutôt que redire la règle, se dissimule derrière le gros des troupes et rend inaudible la voix de la loi.

Ces derniers jours semblent marquer une évolution sur ce point, dans le discours d'Emmanuel Macron comme de Christophe Castaner. S'agit-il, pour vous, d'une véritable inflexion, qui pourrait être suivie d'effets sur le terrain, ou seulement de communication ?

Dans une structure aussi hiérarchisée que la police, la communication ne peut pas rester sans effet. La parole publique du ministre de l'Intérieur tombe dans trois paires d'oreilles : celle de l'opinion publique, celle des syndicats de policiers et celle de la police elle-même. Ce qui peut paraître modéré pour l'opinion publique et déjà outrancier pour les syndicats, sera entendu comme impératif par la hiérarchie de la police. Là, le signal est envoyé aux chefs de service, voire aux directeurs centraux, qu'à la prochaine bavure, il y a un vrai risque qu'ils "sautent". Donc ils répercutent ce discours. Quand le ministre infléchit sa position de quelques degrés, il est possible que les directions centrales infléchissent la leur avec un coefficient multiplicateur.

Le futur schéma national de maintien de l'ordre [en cours d'élaboration] sera décisif et donnera les orientations pour les années qui viennent. Quand une institution aussi massive que la police est engagée dans une direction donnée, l'inertie est très forte et il faut beaucoup de force pour prendre la direction inverse. Une forte volonté politique, donc.

Vous êtes à nouveau en ligne