"Une crise sociale et politique bien plus profonde" : pourquoi le mouvement des "gilets jaunes" embrase La Réunion

Un homme passe devant un barrage à Saint-Denis, sur l\'île de La Réunion, le 21 novembre 2018.
Un homme passe devant un barrage à Saint-Denis, sur l'île de La Réunion, le 21 novembre 2018. (RICHARD BOUHET / AFP)

L'île a de nouveau été le théâtre de violences dans la nuit de mardi à mercredi. Trente membres des forces de l'ordre ont été blessés. Franceinfo a interrogé François Hermet, auteur de plusieurs ouvrages sur la question de la pauvreté et de la vie chère à La Réunion.

"Je ne sais pas comment ça va finir." Stéphane, qui habite à Saint-Denis de La Réunion, raconte à franceinfo ne pas avoir vu "autant de tensions depuis longtemps sur l'île". Voitures brûlées, magasins pillés, affrontements... Depuis quatre jours, des incidents éclatent en marge du mouvement des "gilets jaunes". Trente membres des forces de l'ordre ont été blessés dans la nuit du mardi 20 au mercredi 21 novembre. "Ces violences sont le signe d'une crise sociale bien plus importante", selon François Hermet, maître de conférences en sciences économiques à l'université de La Réunion et auteur de plusieurs ouvrages sur la question.

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Franceinfo : Quelle est la spécificité du mouvement des "gilets jaunes" à La Réunion ?

François Hermet : Déjà, il est important de différencier le mouvement des "gilets jaunes", pacifique et bon enfant la journée, de ce qui se passe une fois la nuit tombée. La grande majorité des habitants dénonce toute cette casse, toutes ces violences. Ils se désolidarisent, ils savent que ça ne fait que les desservir.

Qui sont les casseurs ?

Il s'agit essentiellement de jeunes désœuvrés venant des quartiers défavorisés, qui profitent de la mobilisation pour casser, dégrader, piller... Ils n'ont plus rien à perdre. Il y a un terreau social extrêmement favorable ici. Il suffit de regarder les indicateurs économiques et sociaux : la plupart sont dans le rouge.

A La Réunion, le taux de pauvreté est de 40%. L'an dernier, 23% de la population était au chômage.François Hermetà franceinfo

Et chez les jeunes, les chiffres sont bien pires : 40% des 15-29 ans sont sans emploi, alors qu'ils représentent un habitant sur cinq. L'illettrisme est aussi un véritable problème : 20% des Réunionnais ne savent pas lire ou écrire.

Comme en métropole, la question de la vie chère est au centre des préoccupations des "gilets jaunes". En quoi est-ce différent, chez vous, à La Réunion ?

Parce que les prix des denrées sont plus élevés. Prenons l'exemple des yaourts. A La Réunion, un pack de douze yaourts coûte près du double qu'en métropole. Ce problème du pouvoir d'achat est aussi amplifié par la faiblesse des revenus ici. En clair, les gens ont le sentiment, à juste titre, de gagner moins mais de payer plus. 

En métropole, on a le sentiment qu'il y a une rupture entre une France des villes, dynamique, et une France rurale, décrochée. Est-ce aussi le cas à La Réunion ? 

Il y a surtout un sentiment d'incompréhension face à certaines inégalités sociales qui persistent. Par exemple, une partie de la population bénéficie d'une prime de vie chère, c'est le cas des fonctionnaires. Mais les autres, ceux qui sont au Smic et qui en auraient besoin, n'ont rien du tout. Eux voient cela comme une injustice. Pour autant, les deux catégories ne s'affrontent pas. Vous n'entendrez pas d'habitants mettre en cause les fonctionnaires.

Ce n'est pas la première fois que des tensions sociales apparaissent dans l’île. En quoi les événements actuels sont-ils différents ? 

C'est lié à une crise sociale et politique bien plus profonde. Comme en métropole, la population ne se sent plus représentée. A La Réunion, les gens pensent que les politiques ne sont là que pour s'enrichir, et que leurs problèmes ne les intéressent finalement pas. Il y a cette fois le sentiment qu'il faut vraiment que ça change. J'insiste sur le "vraiment". On sent qu'il y a la volonté d'en faire un mouvement historique, même si je pense qu'il est encore trop tôt pour le qualifier ainsi. Il doit d'abord s'inscrire dans la durée. Ce qui est nouveau, ou moins fréquent, c'est que tout le territoire est cette fois touché par les violences.

A votre avis, le mouvement peut-il encore se durcir ?

La nuit, je ne sais pas, tout dépendra des moyens déployés pour contenir les violences. Le jour, non. Les "gilets jaunes" qui se mobilisent se disent pacifistes, et ils le sont. Aux barrages, ils laissent passer les ambulances, les urgences... Tous mettent l'accent sur la non-violence. 

Le mouvement réunionnais est assez déconnecté de ce qu'il se passe en métropole.François Hermetà franceinfo

Après la grande journée de samedi dernier, la mobilisation s'est un peu essoufflée en métropole. Ici, au contraire, il y a eu une amplification. Ça ne fait que monter depuis. Désormais, tout dépendra des réponses apportées par le gouvernement. Mais il faudra des vraies mesures cette fois. Tout ce qui n'aidera pas au développement économique ne servira à rien. Ce ne sera qu'un pansement sur une jambe de bois. La preuve, le président de la région a annoncé le gel pour trois ans des taxes sur les carburants. Est-ce que les barrages ont été levés pour autant ? Non, bien au contraire. 

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