Syndicats, "gilets jaunes", black blocs… A quoi faut-il s’attendre pour les manifestations du 1er-Mai ?

Des manifestants masqués défilent le 1er mai 2018 à Paris.
Des manifestants masqués défilent le 1er mai 2018 à Paris. (ZAKARIA / ANADOLU AGENCY)

Ce rendez-vous traditionnel des syndicats et des travailleurs est souvent le théâtre d’affrontements violents entre forces de l’ordre et manifestants. Cette année, il s’annonce particulièrement tendu en plein mouvement des "gilets jaunes".

"Il y a eu Mai 68, il y aura Mai 2019", promet Mireille, "gilet jaune" de la première heure. A peine une semaine après les annonces d'Emmanuel Macron, en réponse à la crise sociale que traverse le pays depuis plus de cinq mois, les manifestations du mercredi 1er mai se tiendront cette année dans un contexte particulièrement tendu.

Mireille, 51 ans, anticipe cette journée depuis longtemps. Elle partira de Toulon (Var) pour rallier les manifestations parisiennes. "Avec les potes 'gilets jaunes', ça fait plusieurs semaines qu'on a pris nos billets de train et notre logement", confie-t-elle. Malgré ses soucis de santé et le coût du voyage, cette militante souhaite absolument être présente "pour ses enfants et ses petits-enfants", "même si ça veut dire se retrouver au milieu d'affrontements".

"La guerre est déclarée !"

Plusieurs événements Facebook appelant au rassemblement à Paris à l'occasion de la Fête du travail donnent le ton. Le plus fédérateur, "Acte Ultime : Paris, capitale de l'émeute", comptait 2 700 "participants" lundi (mais la page semble avoir été supprimée depuis). "Nous lançons un appel à tous les révolutionnaires de France et d'ailleurs, à tous ceux qui veulent que cela change, à venir former un cortège déterminé et combatif. (...) Contre Macron et son monde, prenons la rue tous ensemble pour faire revivre la convergence des colères et des espoirs. Préparons-nous, équipons-nous, organisons-nous, pour le renverser et lui faire revivre une journée en enfer. La guerre est déclarée !", annonçait la page de l'événement.

L'un des groupes organisateurs, "Résistance Gilets Jaunes France", s'explique sur la violence des termes employés. "La majorité LREM met de l'huile sur le feu avant chaque week-end (...), une escalade de la violence de la part des forces de l'ordre, qui obéissent à des ordres inhumains d'un gouvernement qui vire vers un régime totalitaire", commente l'administrateur du groupe auprès de franceinfo.

Antoine*, qui se définit comme un militant "libertaire", sera "en première ligne", sous-entendu parmi les black blocs, dans le cortège parisien du 1er-Mai. "Nous y allons surtout pour protéger les manifestants des offensives policières", assure auprès de franceinfo le jeune ouvrier breton. Selon lui, "ça va bien bouger", des "gilets jaunes" s'organisant "dans toute la France", que ce soit pour venir à Paris ou pour manifester ailleurs dans le pays. Il précise : "Beaucoup de gens du mouvement sont à bout de nerfs et rejoignent les black blocs." 

"Casser, le seul moyen de se faire entendre"

Même s'il estime que la violence n'est "jamais nécessaire", Antoine est convaincu que, "s'il n'y a pas des fois où ça tape un peu plus fort, on ne nous écoutera pas." Constat partagé par Mireille. "C'est bien qu'il y ait des black blocs. Casser, c'est devenu le seul moyen de se faire entendre. S'il y a des violences, ça vaudra le coup", estime la Toulonnaise.

Les organisateurs de l'événement comptent également sur ces groupes de manifestants pour galvaniser les foules. "Toute personne ayant des revendications légitimes et une colère contre la politique actuelle, que ce soit les ‘gilets jaunes', les black blocs ou les syndicats, ont le droit de manifester", précise auprès de franceinfo le modérateur du groupe "Résistance Gilets Jaunes France".

Interrogé par franceinfo, Maxime Nicolle, "FlyRider", estime qu'"il y a toujours eu des black blocs, ce n'est pas un phénomène propre aux ‘gilets jaunes'". "Les forces de l'ordre le savent, c'est leur problème", conclut l'une des têtes d'affiche du mouvement, précisant "ne pas être pour la violence d'un côté comme de l'autre".

Le dispositif "renforcé" des forces de l'ordre

Dans les rangs de la police, la présence de ces militants violents est anticipée. "Le 1er mai est, chaque année, le théâtre d'expression des black blocs", confirme à franceinfo Grégory Joron, secrétaire national de SGP Police. Cependant, "cette année, ce sera exacerbé du fait des 'gilets jaunes'", prévient le syndicaliste. Impossible toutefois d'estimer leur nombre dans les cortèges. "Leur présence reste l'inconnue de ce 1er mai. Quand on les annonce trop, on s'est aperçus qu'ils ne venaient pas", précise un agent du renseignement territorial. Une chose est sûre, les forces de l'ordre redoutent des affrontements d'une violence sans précédent. "Soit c'est un point de rupture dans le mouvement, soit [les "gilets jaunes"] repartent avec encore plus d'exaltation et de rapprochements avec les black blocs", estime cette même source.

Des CRS chargent des manifestants, le 1er mai 2018 à Paris.
Des CRS chargent des manifestants, le 1er mai 2018 à Paris. (ZAKARIA / ANADOLU AGENCY)

"Le dispositif sera renforcé et surtout, la doctrine va changer", précise à franceinfo Patrice Ribeiro, secrétaire général du syndicat Synergie. "On sera beaucoup plus offensifs, l'objectif étant de ne pas laisser s'intégrer les casseurs au cortège." "Nous allons éviter d'être statiques, pour ne pas laisser le temps au noyau dur de se former, ajoute SGP Police. Nous irons rapidement au contact des individus clairement identifiés."

Le nombre de personnels mobilisés ne sera connu qu'au dernier moment. "Nous n'avons pas encore de chiffres précis puisqu'on va adapter au maximum en fonction des informations et des demandes que l'on aura, notamment de la part de la préfecture de police. Mais l'ensemble des moyens sera déployé, avec des personnels mobiles, départementaux, des brigades cynophiles et des hélicoptères", indique le Sirpa, antenne de communication de la gendarmerie nationale, à franceinfo.

Une note de la préfecture de police de Paris, que franceinfo a pu consulter, décrit les premières dispositions : contrôles en gare et dans les principaux pôles multimodaux dès mardi soir puis dès 6h30 le mercredi 1er mai, avec "une attention particulière accordée (...) aux trains en provenance de l'étranger". Les black blocs ont en effet lancé un appel international à converger vers la capitale. Les voitures et bus seront également contrôlées aux abords de la ville, avec, une fois encore, une vigilance accrue pour les véhicules immatriculés en province ou à l'étranger. Des contrôles d'identités et fouilles de bagages préventifs sont prévus en marge des manifestations. Enfin, deux "sites sensibles" ont été identifiés et feront l'objet d'une présence policière renforcée : les alentours de Notre-Dame et les Champs-Elysées.

Les forces de l'ordre s'accordent à dire que le 1er mai sera une date charnière du mouvement. "Soit on tombe dans une situation d'insurrection, soit on fait preuve d'une bonne maîtrise et on porte un coup d'arrêt aux manifestations violentes et aux black blocs", estime Patrice Ribeiro, de Synergie. "Le 1er mai pourrait cristalliser les tensions des 'gilets jaunes' qui, par ailleurs, se joindront peut-être aux syndicats", renchérit le Sirpa. "Dans notre département, des 'gilets jaunes' commencent à se rapprocher de personnes membres d'une organisation syndicale. L'appareil [le syndicat] n'est pas forcément au courant, mais voit plutôt d'un bon œil ces initiatives", précise également à franceinfo une source des services de renseignements.

Des rapprochements syndicats-"gilets jaunes"

D'ordinaire fer de lance du 1er-Mai, les syndicats semblent, cette fois, passer au second plan. Maxime Nicolle indique qu'il "y aura deux cortèges de 'gilets jaunes'", "l'un pour ceux souhaitant défiler avec les institutions politiques" et l'autre pour les réticents à ce rapprochement. De son côté, la CGT a appelé, avec FSU, Solidaires, l'Unef et l'UNL, à une "forte journée de mobilisation sur l'ensemble du territoire".

Des rapprochements entre le syndicat et des "gilets jaunes" ont déjà été constatés au sein du cortège parisien, le samedi 27 avril. La CFDT tiendra un rassemblement parisien devant le théâtre de l'Europe, "lieu symbolique pour appeler à une Europe sociale et environnementale", rapporte à franceinfo un porte-parole du syndicat réformiste, qui "craint et condamne les violences". Tout comme FO, la CFDT souhaite également "rassembler autour du syndicat", partenaire social délaissé depuis le début du mouvement des "gilets jaunes".

Beaucoup d'incertitudes demeurent autour de la tournure de cette Fête du travail. Mais contrairement à ce que laisse présager l'appellation "Acte ultime", les manifestants ne comptent pas s'arrêter après le 1er mai. Les annonces d'Emmanuel Macron, le 25 avril, sont loin d'avoir convaincu. "Il y a eu beaucoup d'actes qui étaient censés être les derniers, mais à chaque fois, il répond à côté de la plaque et continue dans sa voie", commente Antoine*. Les autorités comptent sur les beaux jours qui arrivent et les ponts du mois de mai pour ralentir le mouvement. Mais "ça fait presque six mois qu'on met notre vie de côté pour les 'gilets jaunes', répond Mireille. On ne va pas arrêter du jour au lendemain pour aller en vacances."

Des appels à manifester ont déjà été lancés pour le samedi 4 et le dimanche 26 mai, à l'initiative d'un collectif de "gilets jaunes" blessés lors des précédentes mobilisations.

* Le prénom a été changé.

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