"On ne veut pas être associés à l'échec d'une politique" : les maires sceptiques sur l'organisation du grand débat national

Des maires ruraux déposent des cahiers de doléances à la préfecture du Nord, le 9 janvier 2019.
Des maires ruraux déposent des cahiers de doléances à la préfecture du Nord, le 9 janvier 2019. (MAXPPP)

Après le retrait de Chantal Jouanno de l'organisation de cette consultation, les maires sont partagés sur le rôle qu'ils doivent tenir.

Participer au risque d'apparaître comme les supplétifs du gouvernement, ou le boycotter en risquant d'attiser la colère. Tel est le dilemme qui anime les maires de France alors que le grand débat national promis par l'exécutif en réponse à la contestation des "gilets jaunes" doit commencer mardi 15 janvier.

>> Thèmes, organisation... Le mode d'emploi du grand débat national promis par Emmanuel Macron

Lundi dernier, le maire d'une petite commune de Gironde a indiqué sur Facebook avoir envoyé une lettre à Emmanuel Macron lui expliquant pourquoi il ne participerait pas à ce débat, "ni en tant que citoyen, ni en tant que maire".

Vous ouvrez le débat en indiquant que ses conclusions sont déjà écrites et qu'il ne servira qu'à discuter de la couleur du papier peint d'un édifice qui est précisément celui que conteste le mouvement des 'gilets jaunes'.Segundo Cimbron, maire de Saint-Yzans-de-Médocdans sa lettre à Emmanuel Macron

L'ancien élu communiste assure dans sa missive que la France des ronds-points débat déjà tous les jours depuis la mi-novembre. "Sans vous, monsieur le président ; sans nous les élus. Et elle écrit pas à pas ses conclusions sur une feuille qu'elle a voulu blanche", poursuit-il, alors que "sur la feuille du débat que vous proposez sont déjà écrits les sujets à débattre, ceux qui sont interdits, les cases à cocher et les conclusions qu'il n'y aurait qu'à amender". Le Premier ministre, Edouard Philippe, a en effet d'ores et déjà fixé quatre thèmes : "la transition écologique", "la démocratie et la citoyenneté", "la fiscalité" et "l'organisation de l'Etat". L'immigration, d'abord annoncée par Emmanuel Macron comme un thème en soi, a finalement été intégrée au thème "démocratie et citoyenneté".

"Nous n'avons aucun élément concret"

De nombreux maires partagent ces critiques, même s'ils n'envisagent pas, dans leur grande majorité, de boycotter le débat. "Je remplirai ma mission régalienne de courroie, d'écoute, de transmission de l'info. On fera en fonction de ce que nous demandera l'Etat, mais je n'en ferai pas plus", explique à franceinfo Jean-François Soto, maire divers gauche de Gignac (Hérault). Pour l'instant, il n'est pas question pour lui d'organiser des débats dans sa commune.

On nous enlève la taxe d'habitation, on nous baisse les dotations, on nous demande plus de culture, plus de securité, et puis on devrait être associé à l'échec d'une politique ?Jean-François Soto, maire de Gignacà franceinfo

Du côté des maires ruraux, qui s'étaient mobilisés dès le 8 décembre en lançant l'opération "Mairie ouverte" avec la mise en place de cahiers de doléances, on est surtout en attente d'informations sur la manière dont le débat sera organisé et dont le contenu sera synthétisé et remonté. "On s'y prépare sans s'y préparer car aujourd'hui aucune information n'est accessible. On connaît l'esprit politique qui préside, mais nous n'avons aucun élément concret", indique à franceinfo Cédric Szabo, directeur de l'Association des maires ruraux de France (AMRF).

Depuis que la présidente de la Commission nationale du débat public, Chantal Jouanno, a décidé de se retirer de l'organisation de ce débat, nul ne sait précisément comment vont s'organiser les choses, alors que le débat est censé commencer mardi. Il faudra sans doute attendre le dernier moment pour en savoir plus : lundi, Emmanuel Macron doit adresser une "lettre aux Français" et Edouard Philippe doit s'exprimer pour préciser les modalités du débat. Le même jour, toutes les associations d'élus doivent être reçues au ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales par Jacqueline Gourault et Sébastien Lecornu.

"Chaque maire fait ce qu'il veut, mais une chose est sûre, l'Association des maires de France ne fera pas remonter au gouvernement la synthèse du débat. Ce n'est pas notre boulot", prévient Philippe Laurent, maire de Sceaux (Hauts-de-Seine) et secrétaire général de l'AMF. Il regrette que les propositions formulées par les maires lors du dernier congrès de l'AMF "n'ait même pas fait l'objet d'un accusé de réception de la part du gouvernement".

"Le maire n'a pas à être l'organisateur du débat"

"Nous considérons que le maire n'a pas à etre l'organisateur du débat", complète le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, président de l'association France urbaine. Si c'était le cas, à la veille des élections municipales, il y aurait forcément des critiques et des mises en cause concernant sa neutralité. Pas de problème en revanche pour endosser le rôle de "facilitateur du débat", explique-t-il à franceinfo. Par exemple en mettant à disposition des salles ou en informant les citoyens des initiatives organisées.

"Pas un maire de France n'est pas concerné par la crise que connaît notre pays et ne souhaite pas que notre pays gagne", estime pour sa part le maire LR de Poissy (Yvelines) Karl Olive, l'un des élus reçus par Emmanuel Macron le 7 décembre. Comme les autres élus de l'association Génération terrain, il a mis en place dans sa ville des cahiers de contribution et une adresse mail spécifique. Au total, plus de 2 000 contributions ont été reçues.

On remarque que les Français s’expriment. Ils veulent profiter de ce grand débat comme d'un exutoire.Karl Olive, maire de Poissyà franceinfo

"Nous ne sommes pas les porte-parole de Macron, mais devant cette crise sans précédent, nous devons accompagner ce qui pourrait être bon pour la France, apaiser", explique Karl Olive.

D'autres élus, comme ceux représentés dans l'Association des petites villes de France (APVF), veulent également saisir cette occasion de se faire entendre. "On souhaite s'engager dans ce débat en ayant des propositions", assure ainsi Christophe Bouillon, maire honoraire (PS) de Canteleu (Seine-Maritime). "Il ne s'agit pas pour nous d'être simplement les supplétifs ou ceux qui prêtent les salles, mettent du chauffage et allument la lumière."

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