"Nous sommes des oubliés" : l'impossible deuil des familles des victimes du mouvement des "gilets jaunes"

Des \"gilets jaunes\" défilent devant le monument aux morts de Lens (Pas-de-Calais), le 30 décembre 2018.
Des "gilets jaunes" défilent devant le monument aux morts de Lens (Pas-de-Calais), le 30 décembre 2018. (LUDOVIC MAILLARD / PHOTO PQR / VOIX DU NORD / MAXPPP)

Depuis le début du mouvement des "gilets jaunes", onze personnes ont perdu la vie, essentiellement lors d'accidents de la route. Franceinfo a retrouvé les familles de ces victimes. 

"Je suis très très en colère". Au téléphone, la voix de Nadia Buège ne tremble pas. Cette mère de deux enfants, sans emploi et âgée de 48 ans, a perdu son fils, Thibaut, dans la nuit du 1er au 2 décembre. Le jeune homme de 27 ans, qui était à la fois intérimaire et en CDI à temps partiel chez un traiteur, revenait d'une prestation chez des clients à Aubagne (Bouches-du-Rhône), lorsque sa camionnette s'est encastrée dans un camion bloqué par un barrage des "gilets jaunes", à hauteur de Raphèle-lès-Arles, près d'Arles. "Il n'a pas pu éviter le camion, il est mort sur le coup", souffle sa mère qui a été alertée le lendemain par son autre fils et sa belle-fille. Thibaut laisse derrière lui sa compagne et son enfant de trois ans né d'une première union.

Depuis le début du mouvement, onze personnes ont perdu la vie, dont cinq "gilets jaunes". Si la plupart des décès sont liés à des accidents de la route, deux sont morts d'un problème cardiaque, note CheckNews. Pour les familles des victimes qui n'étaient pas des "gilets jaunes", la colère, la tristesse et un fort sentiment d'abandon se mêlent inextricablement.

"Thibaut est une victime des 'gilets jaunes'"

"Ce sont les actions des 'gilets jaunes' qui l'ont tué", affirme, dimanche 17 février, dans le JDD Nadia Bègue. Elle est la première proche d'une victime non "gilet jaune" à prendre la parole publiquement."La mort de mon fils est directement liée au mouvement", insiste-t-elle auprès de franceinfo. Cette dernière a déposé plainte pour homicide involontaire et attend les conclusions définitives de l'enquête, mais selon les dires des gendarmes qu'elle nous rapporte, les analyses toxicologiques n'ont rien révélé. "J'étais rassurée de voir ça, il n'est pas en cause, il n'y a pas eu d'excès de vitesse non plus", dévoile-t-elle. 

C'est tout simple : pas de barrage, pas d'accident, c'est pas plus compliqué que ça. Je ne peux pas parler de son accident sans le relier à ce barrage illégal.Nadia Bègue, mère de Thibaut à franceinfo

Le procureur de la République d'Arles indique à franceinfo avoir ouvert récemment une information judiciaire pour homicide involontaire. Il confirme également que le barrage était illégal. Nadia Bègue, elle, est amère. "Je n'ai pas eu le moindre message de condoléances de la part des 'gilets jaunes', pas le moindre mot de compassion ou de prise de conscience de se dire : 'ce qu'on a fait là, c'est dangereux'". Lors du 10e samedi de mobilisation, elle voit des manifestants brandir, à Paris, un cercueil en carton noir portant la date du décès de Thibaut lors d'un défilé en mémoire des "gilets jaunes" décédés. "02.12.18. Arles. RIP", lit-on.

Des \"gilets jaunes\" brandissent des cercueils en carton noir, sur lesquels sont incrits les dates de décès des personnes ayant perdu la vie lors du mouvement, le 19 janvier 2018, à Paris. 
Des "gilets jaunes" brandissent des cercueils en carton noir, sur lesquels sont incrits les dates de décès des personnes ayant perdu la vie lors du mouvement, le 19 janvier 2018, à Paris.  (LE PICTORIUM / MAXPPP)

Pour Nadia Bègue, c'est "la goutte d'eau" de trop. "Ce sont eux les responsables, pas le gouvernement. Thibaut est une victime des 'gilets jaunes', de leur violence à eux. C'est juste ignoble", s'indigne cette mère au RSA. J'espère que je ne suis pas la seule à penser ça".

"Ils n'ont pas été inquiétés"

Nadia Bègue n'est pas seule. Il y a aussi la famille d'Aurore Cayre. Cette jeune femme de 25 ans, aux longs cheveux blonds et aux yeux verts, a percuté, le 10 décembre, un camion immobilisé à un rond-point de Chasseneuil-sur-Bonnieure (Charente) par un barrage des "gilets jaunes". "S'ils n'avaient pas été là, l'accident n'aurait pas eu lieu", assure d'une voix ferme mais très émue son père, Dominique Cayre, maire de Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze). L'élu sans étiquette tient les "gilets jaunes" pour responsables de l'accident de sa fille. Il en veut aussi aux pouvoirs publics de n'avoir pas agi. "Je suis atterré de l'incompétence de l'Etat par rapport à notre situation", dénonce-t-il.

"Ces gens ont organisé ce barrage en bafouant toute législation et ils n'ont pas été inquiétés", s'indigne-t-il. S'il dit avoir été soutenu localement et avoir reçu un message de condoléances de François Hollande, toujours très attentif à ce qui se passe en Corrèze, Dominique Cayre et sa famille se sentent abandonnés : "au niveau de la région et l'Etat, rien, pas une considération".

Nous sommes des oubliés, c'est honteux.Dominique Cayre, père d'Auroreà franceinfo

Lui aussi attend les conclusions du parquet. "Nous avons déposé une plainte contre X et nous allons poursuivre avec ma famille les gens suspectés", dit-il. Une enquête préliminaire de recherche des causes de la mort est toujours en cours, indique le parquet d'Angoulême à franceinfo. Avant, de raccrocher, Dominique Cayre étouffe un sanglot : "Il y a une maman en deuil qui a passé Noël dans mes bras pendant que ces gens-là grillaient des merguez sur le rond-point".

Les "gilets jaunes" en boucle à la télévision

Une phrase répétée quasiment mot pour mot par une autre famille, celle de Frédéric Ditta. Cet ancien jockey de 36 ans, propriétaire d'un bar au Boulou (Pyrénées-Orientales) et qui travaillait pour une société de déménagement, est mort en percutant un camion à l'arrêt sur un rond-point bloqué par des "gilets jaunes", au péage sud de Perpignan, dans la nuit du 21 au 22 décembre. "Des gens accourent, constatent l'irréparable, se sauvent, rendent le rond-point", écrit L'Equipe. "Des investigations sont en cours pour identifier les personnes qui se sont enfuies", assure à franceinfo une source judicaire, qui précise que l'enquête préliminaire est toujours en cours. 

"Ils sont revenus sur ce rond-point dès le lendemain de sa mort, ils étaient là à faire la fête tandis que j'allais voir mon fils à la morgue", raconte, la voix tremblante, sa mère, aux côtés de sa fille, Sandrine. Les deux femmes sont très en colère. "Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'ils soient tous punis, ils sont responsables à 100%", soutient la mère de Frédéric Ditta.

La famille de l'ex-jockey se sent, elle aussi, abandonnée : "On n'est au courant de rien, on vous laisse dans votre coin. En plus, on parle des 'gilets jaunes' tous les jours. Ils ont le droit de tuer et personne n'en parle. Et ils se permettent de s'approprier ces décès-là (...) tandis que nous, on est dans notre peine et on n'ose pas bouger".

Qu'ils aient plus de respect pour les gens qui ont perdu la vie, qu'ils ne prennent pas les morts à leur crédit.La mère de Frédéric Dittaà franceinfo

Sandrine Ditta n'ose d'ailleurs plus regarder la télévision et voit sa douleur sans cesse ravivée dès qu'elle voit un gilet jaune sur un pare-brise. Elle tient également à faire une distinction fondamentale entre les victimes non "gilets jaunes" et celles "gilets jaunes". "Ils se sont mis en danger alors que les autres, on les a mis en danger", affirme-t-elle.

"On n'en veut à personne"

Du côté des victimes "gilets jaunes" justement, le ton est tout autre. Dans la nuit de mercredi à jeudi 13 décembre, Denis David a été percuté par une camionnette sur un rond-point d'Avignon (Vaucluse). Le chauffeur polonais qui a renversé ce "gilet jaune" de 23 ans a cru à une agression et a décidé de forcer le barrage pris de panique, rapporte France Bleu. Il a été mis en examen pour "homicide involontaire aggravé par le délit de fuite" et placé sous contrôle judiciaire.

Denis David, enfant de la DDASS, qui contrairement aux rumeurs qui ont couru dans les jours suivant sa mort, était célibataire et sans enfant. Il habitait au Pontet (Vaucluse). C'est là que réside également sa famille d'accueil qui a refusé de nous parler mais a témoigné auprès de Vaucluse Matin (article payant). Dans les mots de Josette, la mère d'accueil de Denis, aucune colère, seulement de la tristesse.

Il avait trouvé une cause qui lui plaisait. Il avait trouvé comme une deuxième famille avec les 'gilets jaunes'.Josette, mère d'accueil de Denisà Vaucluse Matin

Josette "remercie d'ailleurs" les "gilets jaunes" d'avoir offert à son enfant cette seconde famille. Elle remercie aussi "la mairie du Pontet qui nous aide" et ajoute : "on n'en veut à personne".

"Papa est parti en défendant ses convictions"

Anna n'est elle aussi pas habitée par "un sentiment de colère". "J'ai un pourcentage de colère contre le conducteur qui aurait pu passer en attendant deux/trois minutes puisque ce n'était pas un barrage bloquant", nuance cette femme de 38 ans. Son père, Olivier Daurelle, figure des "gilets jaunes" de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), a été écrasé par un camion qui a voulu forcer un barrage près du péage d'Agen, sur l'A62. Cet ancien chauffeur poids-lourd en invalidité avait rejoint "naturellement" le mouvement des "gilets jaunes". "Mon père était quelqu'un de très passionné, il a toujours défendu les plus faibles", explique sa fille. 

Des dizaines de "gilets jaunes" à moto ont accompagné le cortège lors des funérailles. Une mise en scène qui n'a pas été appréciée par tous les proches d'Olivier Daurelle. "Il y avait des gens qui klaxonnaient, des gens qui filmaient croyant que c'était une manif, certains venant faire du cinéma sur la tombe de quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas", dénonce une amie de longue date. La fille d'Olivier Daurelle, elle, remercie les compagnons de route de son père de lui avoir rendu hommage.

On a eu énormément de soutien des 'gilets jaunes', plus de 800 personnes ont assisté aux funérailles.Anna, fille d'Olivier Daurelleà franceinfo

"Papa est parti en défendant ses convictions et en les faisant de manière pacifiste", affirme encore Anna. "Je pars du principe que son heure était venue. Ce qui n'empêche pas le chagrin", conclut, fataliste, une très proche de la famille.

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