Fichage des "gilets jaunes" à l'hôpital : "On est sur une violation du secret médical et c'est absolument inacceptable", estime un urgentiste

Manifestation de \"gilets jaunes\" à Rethel (Ardennes), le 6 avril 2019 (photo d\'illustration).
Manifestation de "gilets jaunes" à Rethel (Ardennes), le 6 avril 2019 (photo d'illustration). (THOMAS COIGNAC / FRANCE-BLEU CHAMPAGNE)

"Il y a des instructions très claires qui ont été données", dénonce l'un des signataires de la tribune sur le site de "L'Express". 

Une centaine de médecins ont appelé mercredi 8 mai à un "arrêt immédiat du fichage" par les autorités sanitaires des personnes blessées lors des mouvements sociaux dans une tribune publiée sur le site web de L'Express. Gérald Kierzek, médecin urgentiste à Paris, est l'un des signataires. Il accuse mercredi l'administration de "mensonge". "Imaginez : vous allez à l'hôpital et vous remplacez le mot 'gilets jaunes' par homosexuel, par couleur de peau, par nationalité… On voit bien qu'on est complètement sur une rupture, une violation du secret médical et ça c'est absolument inacceptable".

franceinfo : Vous n'êtes pas convaincue pas les explications de l'AP-HP et de la ministre de la Santé qui disent que c'est l'initiative individuelle d'un stagiaire ?

Gérald Kierzek : On voit bien que c'est de la communication voire c'est du mensonge. Quand le 13 avril, l'administrateur de garde m'a demandé de ficher des "gilets jaunes" puisqu'il s'agit de ça, de donner l'identité, des données médicales, l'Assistance publique le lendemain par la voix de son directeur général a dit : "Non,non, non, il n'y a pas de noms." Quelques jours après, le même disait : "Oui, il y a des noms" mais pas de données médicales. Quelques jours après, le Canard Enchaîné tombait sur fichiers et on s'aperçoit qu'il y avait des données médicales. Là, comble du mensonge, il vaut mieux en rigoler sinon on pourrait en pleurer ou en frémir, on nous dit que c'est un stagiaire qui aurait rentré par mégarde des coordonnées ou des données médicales. De qui se moque-t-on sur un sujet aussi grave qu'est le secret médical puisque c'est ça qu'on défend dans cette tribune, c'est le secret professionnel.


Vous dites que des consignes ont été données à vous et à beaucoup d'autres ?


Oui, il y a des instructions très claires qui ont été données. En fait, il y a détournement d'un fichier qui est utilisé dans le cadre des attentats qui est un fichier physique, qui est utilisé dans l'intérêt des victimes quand il y a un attentat et après l'attentat. Là, il a été utilisé et il est détourné à des fins qui ne sont pas du tout d'information des victimes puisque les victimes ne sont pas informées, les familles non plus. On nous demande de récupérer les "gilets jaunes" et de mettre des noms, des prénoms et des commentaires. L'existence même de ce fichier, le fait de pouvoir identifier des malades, c'est déjà une rupture du secret professionnel. Imaginez : vous allez à l'hôpital et vous remplacer le mot "gilets jaunes" par homosexuel, par couleur de peau, par nationalité… On voit bien qu'on est complètement sur une rupture, une violation du secret médical et ça c'est absolument inacceptable. C'est un fichier parallèle, pas du tout pour des raisons sanitaires.

Est-ce qu'il a été fait usage de ce fichier ?


Je n'en sais rien. Mais à partir du moment où on nous demande de rompre le secret médical et de mettre des données d'identification qui permettent d'identifier les gens, c'est problématique. En plus, quand on regarde un peu les déclarations de la CNIL où les possibilités d'utilisation de civiques dans le cadre des attentats, et bien il y a une utilisation interministérielle : ministère de la Santé, de l'Intérieur, des Affaires étrangères. Dans les deux articles du Canard Enchaîné, on voit bien que manifestement les fichiers sont croisés et qu'on peut avoir des indications extrêmement précises pour aller chercher des malades au sein même de l'hôpital ou à la sortie de l'hôpital. Ça nous semble gravissime d'autant que, encore une fois, ce n'est pas une histoire de "gilets jaunes" ou pas "gilets jaunes". Le serment d'Hippocrate, il est valable quel que soit le patient que l'on soigne.

Que demandez-vous ?

Il faut arrêter de demander aux personnels médicaux ou paramédicaux, parce que c'est demandé aussi aux infirmières et au personnel paramédical, de compiler ces données. Et la deuxième chose qu'on demande très clairement c'est une commission d'enquête parlementaire. Toute la lumière doit être faite. L'Assistance publique-Hôpitaux de Paris a été en première ligne sur cette histoire-là, même si l'affaire de la Pitié-Salpêtrière la semaine dernière a un peu fait oublier cette histoire de fichage. Il y a des parlementaires qui signent, aussi bien sénateurs que députés. Mais ce sont tous des médecins qui disent le secret professionnel c'est dans l'intérêt des malades et ça ne peut pas être violé par l'administration.

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