Avec la gare TGV Belfort-Montbéliard, la région tente d'accrocher le bon wagon

La gare Belfort-Montbéliard TGV à Meroux (Territoire de Belfort), le 16 janvier 2015.
La gare Belfort-Montbéliard TGV à Meroux (Territoire de Belfort), le 16 janvier 2015. (ELODIE DROUARD / FRANCETV INFO)

Depuis trois ans, la LGV Rhin-Rhône s'arrête à Meroux, 827 habitants. Dans ce petit village du Territoire de Belfort, les collectivités locales tentent de profiter de l'arrivée de cette gare pour attirer des entreprises. Reportage.

La veille, le sol était encore jonché de meubles empaquetés. Maintenant que les cartons sont déballés, le patron a pris place derrière le comptoir, où il se débat avec les câbles de sa caisse enregistreuse. "Ce sont les surprises de dernière minute, s'amuse Cyrille Vermot-Sandoz. Elle a deux de tension, quand on appuie sur une touche, elle pédale." Cette machine récalcitrante accentue le stress de l'entrepreneur : après une courte nuit de sommeil, il ouvre ce jour-là une annexe de La voile sucrée, son premier salon de thé, lancé avec succès quatre ans plus tôt à Belfort (Territoire de Belfort).

Cyrille Vermot-Sandoz tente ici un pari, en choisissant de s'installer loin de tout centre-ville. Sa nouvelle voisine n'est autre que la gare de Belfort-Montbéliard, inaugurée en 2011. Un exemple de ces gares TGV installées à l'écart des agglomérations, et qui ont souvent soulevé de houleux débats. Les Lorrains étaient appelés à se prononcer, dimanche 1er février, sur l'avenir d'une autre implantation de ce type, située à Louvigny (Moselle) : les rares électeurs qui se sont déplacés se sont finalement prononcés contre le projet d'un nouvel arrêt, sur le territoire de Vandières (Meurthe-et-Moselle), à 20 kilomètres de là. A l'occasion de cette consultation locale, francetv info vous propose un tour de France de ces gares excentrées. Après la Somme et la Drôme, troisième arrêt entre le Doubs et le territoire de Belfort.

"Un emplacement stratégique"

A une quinzaine de minutes des deux villes, c'est sur la commune de Meroux (Territoire de Belfort), 827 habitants, que le TGV fait une halte, avant de filer à toute vitesse vers d'autres destinations. "Les gens me disent qu'ici, c'est perdu au bout du monde, mais c'est juste une question de temps avant que ça change", prédit Cyrille Vermot-Sandoz.

Une horloge installée sur le parking de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014.
Une horloge installée sur le parking de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014. (MATHIEU DEHLINGER / FRANCETV INFO)

En ce début de matinée, mercredi, à quelques centaines de mètres de là, c'est l'heure de pointe : neuf trains se sont déjà arrêtés depuis l'aube. Direction Lille (Nord), Marseille (Bouches-du-Rhône), Strasbourg (Bas-Rhin) ou encore Zurich (Suisse) pour les voyageurs qui se succèdent, installés dans le vaste hall de la gare. En 2013, ils étaient 640 000 à transiter par ici, selon les derniers chiffres de Gares & Connexion. Pour capitaliser sur cette implantation, les collectivités locales tentent de développer une zone d'activité, baptisée La Jonxion, en vantant "l'emplacement stratégique" des lieux, à mi-chemin entre les deux principales villes des alentours (Belfort et Montbéliard) et à proximité immédiate de la Suisse.

"C'est le bonheur pour un chef d'entreprise"

Mise sur les rails en début d'année 2014, La Jonxion revendique l'arrivée de 35 sociétés et institutions, regroupant 150 emplois : Réseau ferré de France (RFF), la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA), la Fédération du bâtiment locale ou une agence d'intérim font partie des pionniers. Un premier succès, à en croire Isabelle Truchot, responsable marketing et développement de la Sempat, la Société patrimoniale du Territoire de Belfort, qui gère les lieux. Elle défend un projet bénéfique pour la région, utile pour dynamiser "un bassin d'activités qui en a pas mal bavé", où Belfort et Montbéliard pâtissent de l'image de "villes industrielles vieillissantes".

Un local vide à l\'intérieur de l\'immeuble de La Jonxion, à proximité de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014.
Un local vide à l'intérieur de l'immeuble de La Jonxion, à proximité de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014. (MATHIEU DEHLINGER / FRANCETV INFO)

Pour l'heure, la Sempat annonce un taux d'occupation supérieur à 50%, mais dans les couloirs du bâtiment, le calme règne encore. A l'entrée, des locaux vides font rapidement leur apparition, accompagnés de panneaux invitant les acquéreurs potentiels à investir. Au niveau inférieur, Frédéric Mehenni se sent encore un peu seul depuis l'installation, en mars, de sa société de fret. "Le site a du mal à se remplir, mais ça ne me gêne pas de ne pas avoir beaucoup de voisinage, assure-t-il. Les salariés restent au bureau, ça me fait une meilleure productivité." Persuadé du potentiel de la zone, il ne regrette pas son choix : "C'est le bonheur pour un chef d'entreprise comme moi, je peux être à Paris en deux heures et demi et donc faire l'aller-retour dans la journée, c'est fantastique."

Frédéric Mehenni, chef d\'entreprise installé à La Jonxion, à proximité de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014.
Frédéric Mehenni, chef d'entreprise installé à La Jonxion, à proximité de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014. (MATHIEU DEHLINGER / FRANCETV INFO)

"Le business n'est pas là"

A 10h05 ce matin, le TGV 6704 vient justement de quitter Belfort-Montbéliard pour rejoindre la gare de Lyon, à Paris. Le remue-ménage s'interrompt dans le vaste hall : il faut attendre 12h30 pour voir un nouveau train s'arrêter, avant de repartir à Francfort (Allemagne). Entre-temps, la gare se transforme en "no man's land". Seule la tablette d'Houcine, un chauffeur de taxi, vient perturber le silence qui règne à présent dans les lieux. Grâce à elle, il tue le temps, en attendant son prochain client.

Comme lui, ils sont plusieurs à patienter, leurs taxis stationnés sur le parking. "Je profite du chauffage de la gare, s'amuse-t-il. Si on devait laisser tourner le moteur et attendre dans notre voiture, ça commencerait à nous revenir cher." Mais derrière cette jovialité apparente, le conducteur est amer : lui et 56 confrères doivent se partager trop peu de clients, selon Houcine. "La gare n'a pas atteint ses objectifs de voyageurs, assure-t-il. Si on fait trois trajets dans la journée, c'est déjà un miracle. Je me suis appauvri plutôt qu'enrichi." "On ne peut plus vivre de notre métier", martèle Jean-Louis, trésorier d'une association de taxis locaux. Certes, il peut compter sur l'affluence en début et en fin de journée, mais cela n'est pas suffisant. "A l'origine, on nous avait annoncé 3 000 voyageurs par jour : seulement 1 500 sont attendus aujourd'hui, et c'est une bonne journée, assure le professionnel. Ça fait vingt-deux ans que je suis taxi. Avant, j'étais à Montbéliard et ça marchait mieux. Ici, le business n'est pas là, en tout cas pas comme on l'avait imaginé."

Jean-Louis, trésorier d\'une association de taxis, patiente devant la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014.
Jean-Louis, trésorier d'une association de taxis, patiente devant la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le 9 décembre 2014. (MATHIEU DEHLINGER / FRANCETV INFO)

"Il y a du potentiel ici"

Si Jean-Louis est déçu, ce n'est pas le cas de tout le monde. Au contraire. Stéphane Guyod, élu maire de Meroux en mars, est même "agréablement surpris" par la gare, qui n'a pas grandement perturbé le train-train de cette petite commune rurale. "Les poules arrivent toujours à traverser la route, s'amuse l'édile. Quant au bruit du TGV, ce n'est pas pire qu'un tracteur qui passe." La gare et la zone d'activité apportent surtout une aisance financière, avec une contribution de 50 000 euros annuels, soit près de 10% du budget de fonctionnement de la commune, d'après le maire. Stéphane Guyod espère bien conserver cette manne, mais évoque aussi le nombre d'emplois créés à La Jonxion, encore faible selon lui.

En ce jour d'ouverture de son salon de thé sur le site, la foule des clients n'est pas encore là, mais Cyrille Vermot-Sandoz veut croire au succès de son affaire. D'après lui, un tel commerce ne peut que trouver son public ici, avec la gare TGV à deux pas, le développement de la zone d'activité et l'ouverture prochaine de l'hôpital de Belfort-Montbéliard à proximité. "Est-ce qu'on pourra tenir le coup financièrement pour voir le succès venir ?, s'interroge tout de même Cyrille, bientôt 40 ans. J'ai quand même engagé ma maison dans cette affaire." Pour se rassurer, il peut regarder l'un de ses voisins : le Cook'o'vin, seul restaurant installé pour l'heure à La Jonxion, est souvent bondé le midi.

Cyrille Vermot-Sandoz installé dans son salon de thé, à proximité de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le jour de l\'ouverture de l\'établissement, le 10 décembre 2014.
Cyrille Vermot-Sandoz installé dans son salon de thé, à proximité de la gare TGV de Belfort-Montbéliard (Territoire de Belfort), le jour de l'ouverture de l'établissement, le 10 décembre 2014. (MATHIEU DEHLINGER / FRANCETV INFO)

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