Qui a bien pu acheter ce Francis Bacon à 100 millions d'euros ?

\"Trois études de Lucian Freud\", un triptyque de Francis Bacon datant de 1969, a été vendu 142,4 millions de dollars (105,9 millions d\'euros) chez Christie\'s, à New York (Etats-Unis), le 13 novembre 2013.
"Trois études de Lucian Freud", un triptyque de Francis Bacon datant de 1969, a été vendu 142,4 millions de dollars (105,9 millions d'euros) chez Christie's, à New York (Etats-Unis), le 13 novembre 2013. (AP / SIPA)

Nouveau record chez Christie's, à New York : une œuvre de Francis Bacon a été vendue 142,4 millions de dollars (soit 105,9 millions d'euros). Un peu cher ? Pas pour tout le monde. 

Le tableau vient de pulvériser le record de l'œuvre la plus chère du monde. Trois études de Lucian Freud, un triptyque de Francis Bacon datant de 1969, a été vendu aux enchères, mardi 12 novembre, pour la somme de 142,4 millions de dollars (soit 105,9 millions d'euros) chez Christie's, à New York.

Ce même jour, Balloon Dog (Orange), du sculpteur américain Jeff Koons, a été adjugé 58,4 millions de dollars (43,4 millions d'euros). Un record pour une œuvre d'art réalisée par un artiste vivant. Ces montants vertigineux confirment une tendance qui traverse tout le secteur : en 2011, le produit des ventes aux enchères d'œuvres d'art dans le monde avait déjà bondi de 21% par rapport à 2010, atteignant 8,7 milliards d'euros. Dans le détail, l'art contemporain a franchi le palier du milliard de dollars en 2013, soit une hausse de 15% par rapport à l'année précédente, selon la société française Artprice. Là encore, du jamais vu. 

Mais qui est prêt à débourser de telles sommes ? Francetv info a posé la question à Céline Lefranc, rédactrice en chef adjointe du mensuel spécialisé Connaissance des arts.

Un de ces "nouveaux acheteurs" ? 

En théorie, quiconque avec un petit pécule peut s'acheter une œuvre. Au niveau mondial, la moitié des transactions sont inférieures à 1 000 euros. Chez Christie's à New York, à l'occasion du traditionnel brunch du dimanche précédant les ventes, la correspondante du quotidien économique Les Echos (lien payant) a aperçu ce week-end "[des] acheteurs d’importance, hommes d’affaires, people, grandes familles (...)". Conseillers en art, collectionneurs et experts y croisent des familles venues "découvrir", mais certainement pas acheter. Car les achats spectaculaires enregistrés lors de cette vente sont le privilège d'une poignée d'acheteurs de plus en plus discrets. Et de moins en moins européens.

Selon le magazine Vanity Fair, la famille royale du Qatar aurait ainsi acquis en février 2012 une des cinq versions des Joueurs de cartes de Paul Cézanne, pour un montant estimé à quelque 250 millions de dollars. Moyen-Orient, Brésil, Russie... Selon les chiffres d'Artprice, le poids lourd du marché de l'art est chinois et pèse 41% du marché mondial. Dans le cas du triptyque, Christie's n'a pas dévoilé l'identité de l'acquéreur.

Céline Lefranc : "Le marché suit le pouvoir d’achat, il suit l’argent. Avant-guerre, le marché de l’art se faisait en Europe, puis aux Etats-Unis après-guerre. Il s'est ensuite déplacé vers des pays comme la Russie mais surtout vers la Chine. Approcher ces nouveaux acheteurs, en particulier dans l’art moderne ou l’art ancien, se révèle très compliqué. C’est un milieu extrêmement fermé dans lequel même les acteurs du secteur, les galeristes etc, sont incapables de nommer les acheteurs.

On distingue toutefois plusieurs types d’acheteurs chinois : certains rachètent le patrimoine du pays, largement disséminé à tout vent les siècles précédents par les puissances coloniales. Ces gros collectionneurs restituent les œuvres aux fonds nationaux pour reprendre la main sur ce patrimoine tel que les ivoires, par exemple. D’autres s’inscrivent dans une démarche d’investissement. Ceux-là achètent des œuvres d’art occidentales, pour montrer qu’ils sont dans la modernité mais surtout pour montrer leur fortune. C'est pourquoi ils achètent des œuvres chiffrables. Enfin, il y a du blanchiment d’argent, mais il est très difficile d'obtenir des informations sur ce point."

Quelqu'un qui ne craint pas l'explosion de la bulle du marché de l'art ? 

Avant le triptyque de Francis Bacon, le record de la transaction la plus élevée était établi à 119,9 millions de dollars (près de 91 millions d'euros), pour Le Cri d'Edvard Munch, vendu chez Sotheby's à New York en 2012. Deux ans plus tôt, chez Christie's, le Nu au plateau de sculpteur, de Pablo Picasso, était parti à 106,4 millions de dollars. Le marché peut-il ainsi continuer longtemps de battre tous les records ? 

Une version au pastel du \"Cri\", d\'Edvard Munch, est vendue au prix record de 119 millions de dollars, chez Sotheby\'s, à Londres (Royaume-Uni), le 2 mai 2012.
Une version au pastel du "Cri", d'Edvard Munch, est vendue au prix record de 119 millions de dollars, chez Sotheby's, à Londres (Royaume-Uni), le 2 mai 2012. (CARL COURT / AFP)
 Celine Lefranc : "Le marché a connu l'explosion d'une bulle à la fin des années 80 et au début des années 90. Il s’est écroulé puis a repris depuis une quinzaine d'années.Tant qu'il y aura de nouvelles fortunes, le marché se développera. Mais attention, cette évolution est à double tranchant : les grands noms se vendent effectivement de mieux en mieux, mais pour les autres, en dessous du million de dollars, les œuvres ne se vendent plus. Les gens très fortunés n’y prêtent même pas attention. Pour eux, c'est beau si c'est cher et si cela peut être reconnu par tous comme étant cher."

Un investisseur (plutôt qu'un passionné) ? 

En 2011, Artprice a estimé qu'à partir de 15 000 euros, l’acheteur ne prenait pas de risque à la baisse. A partir de 150 000 euros, il est même assuré d’une progression de 15% de son investissement. "Pour la première fois au cours de la dernière décennie, les placements, les achats faits sur le marché de l’art, auraient connu une rentabilité plus forte que celle faite sur les marchés traditionnels, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, a expliqué en juin 2012 Guillaume Ceruti, président de Sotheby’s France pour le cabinet d'études économiques XerfiC'est un phénomène absolument nouveau."

Céline Lefranc : "Il y a plusieurs années, certains fonds d'investissement en art ont connu des difficultés car il fallait revendre les œuvres dans un délai de cinq ans. Donc si le marché n’était pas favorable, ils vendaient à la baisse. Aujourd'hui, les œuvres les plus chères sont devenues un placement presque comme un autre, ce que nous déplorons. Il existe des fonds dans lesquels on peut acheter 3%, 5% ou 10% d’un tableau de Pissarro. Quand ils s'aperçoivent que le marché est favorable, alors les actionnaires – puisque c’est ce qu’ils sont – vendent leur part. Les œuvres se retrouvent dans des coffres. Pour nous, c'est évidemment une dérive.

Ces acheteurs nouveaux sont conseillés mais n'ont pas la culture et l'éducation à l'art des collectionneurs 'à l'ancienne' qui vont dans les galeries, s'éduquent au contact des acteurs du marché, comme les galeristes par exemple. Les puristes vous diront que ce phénomène existe depuis 15 ans, mais là, il s'observe très clairement. Or, il faut acheter avec son goût et non avec l'obsession de faire de la plus-value. Par ailleurs, lorsque l'on est bien renseigné, que l'on choisit la belle pièce, la bonne époque, on s'y retrouve."