Crise espagnole : "On entre dans une autre dimension"

La Bourse de Madrid (Espagne), le 23 avril 2012.
La Bourse de Madrid (Espagne), le 23 avril 2012. (DOMINIQUE FAGET / AFP)

ESPAGNE - Risque bancaire, taux d'emprunt, endettement de l'Etat et des régions : l'Espagne s'enfonce dans le rouge. Un économiste explique à FTVi les conséquences de cette situation préoccupante.

La crise s'aggrave en Espagne et il est urgent d'agir. Risque bancaire, taux d'emprunt du pays, endettement de l'Etat et des régions : mardi 24 juillet, tous les signaux étaient au rouge, et le pays menace d'entraîner dans son sillage l'Italie et la zone euro. En butte à la défiance des marchés, Madrid cherche désespérément un soutien du côté de ses partenaires et multiplie les rencontres de Berlin à Paris.

Pourtant, les Espagnols ont obtenu un plan d'aide pour leurs banques qui prévoit une enveloppe allant jusqu'à 100 milliards d'euros. Et le sommet européen des 28 et 29 juin a notamment acté que le Fonds européen de stabilité financière (FESF) et son remplaçant, le Mécanisme européen de stabilité (MES), puissent recapitaliser directement les banques en difficulté sans alourdir les finances publiques du pays. La mesure est censée apporter de l'air aux Etats qui ont du mal à emprunter à des taux raisonnables, comme l'Espagne ou l'Italie. Problème : cette décision n'est toujours pas appliquée au grand dam de Madrid. Et avant même son application, elle semble ne pas suffire aux investisseurs.  

Christophe Blot, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) spécialisé dans les crises financières et les politiques monétaires, explique à FTVi pourquoi l'Union européenne doit "s'attaquer rapidement à la globalité du problème".

 

FTVi : L'Espagne bénéficie d'un plan d'aide européen destiné à recapitaliser ses banques. N'est-ce pas suffisant ?

Christophe Blot : Non, c'est évident. Depuis le début de la crise, on joue principalement sur des effets d'annonce en adoptant des mesures, certes importantes symboliquement (le fait d'aider un pays, c'est important), mais qui ne répondent pas à la globalité de la question qui est posé par la crise. La zone euro souffre de problèmes institutionnels. Elle est entrée dans une crise grave, en raison d'un problème dans le système financier qui s'est répercuté sur l'ensemble de la croissance des économies européennes.

La seule réponse apportée à cette crise a été de ramener les orientations budgétaires vers l'équilibre, ce qui conduit à maintenir les pays dans une situation de croissance faible. Cela amplifie les effets de la crise. Il y aussi des effets institutionnels : la Banque centrale est indépendante et n'a donc pas de mandat pour jouer sur les taux d'intérêt, garantir et financer la dette des Etats membres. 

Doit-on envisager un plan d'aide global pour l'Espagne, similaire à celui de la Grèce ?

On rentre dans une autre dimension par rapport aux plans d'aide précédents. Si on doit aider l'Espagne, on doit aider un pays qui représente 10% du PIB de la zone euro. Et la dette de l'Espagne, c'est 70% de son PIB. Le plan serait donc beaucoup plus massif même s'il ne concernera pas l'intégralité de la dette espagnole. Il devra assurer les besoins de financement du pays pour les deux-trois années à venir [le ministre des Finances espagnol a estimé le besoin pour être à l'abri des marchés pendant trois ans entre 500 et 600 milliards d'euros].

En a-t-on les moyens ?

C'est là qu'on rentre dans une question de seuil d'aide disponible. Pour aider les pays européens en difficulté, on a mis en place un fonds (le FESF) qui a déjà accordé des prêts à l'Irlande, à la Grèce et au Portugal. Il a des moyens limités face à une crise sans précédent depuis la Grande Dépression de 1929. Si on aide l'Espagne, il est probable qu'on atteigne rapidement les limites de capacité d'aide de ce fond. Dans ce cas-là, que fait-on pour la suite ? Parce que cette crise risque de se propager. L'inquiétude peut notamment se porter sur l'Italie qui a une dette qui approche les 2 000 milliards d'euros. Cela dépasse largement la capacité d'aide des autres pays européens. Depuis le début, on cherche à éviter la prochaine la crise, mais on n'y arrive pas. L'aide à la Grèce, au Portugal, à l'Espagne... C'est une course sans fin à une aide qui, elle, est finie. 

Quelles seraient les conséquences si l'Espagne se retrouvait en défaut de paiement ?

La dette espagnole, qui représente environ 800 milliards d'euros, est détenue par un ensemble d'autres pays européens. En cas de défaut, il y aura des pertes qui vont se propager dans l'ensemble du système bancaire européen. Elles seront beaucoup plus importantes que celles causées par la Grèce. Il va falloir savoir si le système bancaire européen est en mesure d'absorber ces pertes. Je ne le crois pas, elles sont trop importantes. Il y a des risques élevés d'effondrement de certaines banques de la zone euro en dehors de l'Espagne. Une telle situation plongerait à nouveau la zone euro dans une récession profonde et forte. 

Quelles sont les pistes pour une solution globale à la crise de la dette ?

Il y a deux solutions antagonistes. La première serait d'arrêter la zone euro. On laisserait alors les pays se débrouiller. Certains pays feront faillite, d'autres dévalueront leur monnaie de façon très forte pour espérer rebondir. Ce serait un choc très important, cataclysmique, et l'effondrement de la zone euro aurait un coût politique extraordinaire. Chaque pays retrouverait son chemin mais au bout de combien de temps, cela reste très incertain.

L'autre solution consisterait à accepter une solidarité globale et intégrale en créant une dette européenne et en modifiant le rôle de la Banque centrale. Dans ce cas, il serait urgent que la Banque centrale européenne intervienne pour acheter massivement de la dette et faire baisser les taux d'intérêt. C'est l'un des problèmes fondamentaux auxquels sont confrontés des pays comme l'Espagne et l'Italie. Ils s'endettent à des taux trop élevés. Ils ont beau faire tous les efforts qu'ils veulent, leurs taux d'emprunt sont tellement élevés que cela détruit tous leurs efforts pour faire des économies budgétaires. Donc la mesure d'urgence, c'est de faire baisser ces taux. Il n'y a que la BCE qui puisse le faire de façon forte, certaine et rapide. Ensuite, il faudrait une réflexion très rapide sur l'ensemble du projet européen : faut-il franchir le pas du fédéralisme et se doter d'une solidarité très forte entre Etats ?