VIDEO. Réforme des retraites : il y a un "manque de considération des avocats de la part du monde politique"

FRANCEINFO / RADIO FRANCE

Hervé Temime, avocat pénaliste, évoque un "degré de colère très grand" des avocats, qui poursuivent leur mobilisation contre la réforme des retraites.

"Les avocats sont rarement à ce point unis", a expliqué Hervé Temime, avocat pénaliste, président d'honneur et fondateur de l'association des avocats pénalistes, vendredi 14 février sur franceinfo, à propos de la longue mobilisation de la profession contre la réforme des retraites. Il y a "un manque de considération des avocats de la part des pouvoirs publics, du monde politique et du gouvernement".

franceinfo : Soutenez-vous ce mouvement contre la réforme des retraites ?

Hervé Temime : Je soutiens la protestation des avocats. Je suis totalement solidaire de leur mouvement. Je suis en grève, oui et non, parce qu’en ce moment, je suis dans un procès qui, compte tenu de sa durée (c'est l'affaire du Mediator) et compte tenu du fait qu'il y a un très grand nombre de victimes, ne peut pas être reporté. Mais il y a eu, à l'occasion de ce procès, comme dans d'autres auxquels j'ai pu assister, des protestations qui ont été soulevées par les avocats, auxquels je me suis associé. J'ai moi-même demandé le renvoi d'une affaire pour raison de grève.

Quel est le degré de colère ?

Je pense que c'est un degré de colère très grand, à la fois inédit et peut-être surprenant, car les avocats sont rarement à ce point unis. Mais je pense que ce degré de colère correspond à deux choses. La première, c'est une grande crainte face à ce projet dont on ne comprend pas la finalité, qui s'attaque à un système de retraite, celui des avocats, qui était particulièrement juste et équilibré et qui non seulement ne coûtait rien à la collectivité, mais il lui était favorable. Aussi, je crois que ça participe d'un sentiment de manque de considération des avocats de la part des pouvoirs publics, du monde politique, du gouvernement.

En quoi le gouvernement vous manque de respect ?

Franchement, depuis l'arrivée de notre président de la République et son ministre de la Justice, on a été extrêmement surpris. On y avait tout lieu de s'attendre à des avancées par rapport aux droits de la défense, par rapport à la place des avocats dans la vie judiciaire. On a vu des textes de loi totalement surprenants, totalement contraires aux droits de la défense. Et là un système de retraites auquel on s'attaque en n’ayant, je pense, absolument pas pris en compte ce que pouvait être la réaction, l'attente des avocats.

Les avocats n'ont pas de régime spécial, mais un régime autonome avec sa propre caisse de retraite. Le gouvernement veut le faire basculer en partie dans le régime universel. Pourquoi ferait-on une exception pour les avocats ?

Il ne s'agit pas de faire une exception. Pour les avocats, il s'agit d'admettre que notre système est un système qui était autosuffisant, qui contribuait à la solidarité nationale et à un système dans le cadre duquel les avocats étaient mieux protégés que le système général. Il y a une particularité dans notre métier, c'est que les avocats permettent l'accès au droit. Les avocats qui manifestent, et dont je suis plus que solidaire, sont des avocats dans des situations matérielles souvent extrêmement difficiles et qui contribuent au fonctionnement de l'aide juridique, des commissions d'office, de l'aide légale, qui contribuent à l'accès aux droits des personnes les plus démunies face à la justice.

Le salaire moyen d'un avocat en France est d'un peu moins 7 000 euros brut par mois. Que répondez-vous à ceux qui vous traitent de nantis ?

Cela n'a aucune signification. C'est la raison pour laquelle moi-même, j'ai été très discret dans ce mouvement, car je ne suis pas légitime. Il y a des avocats, dont je suis, qui ont des situations particulièrement favorisées et qui rendent cette moyenne sans aucun intérêt. Il y a plus d'un tiers d'avocats dont les revenus sont inférieurs à 40 000 euros par an. Moi, j'ai commencé comme eux. J'ai été avocat commis d'office dans un petit barreau à Versailles en 1979, à une époque où les commissions d'office n'étaient pas rémunérées. Personne n'en voulait. J'ai eu tous les niveaux de revenus. Je sais à quel point c'est difficile et à quel point il faut protéger les avocats, qui sont le socle de l'accès aux droits.

Combien de temps peut durer ce mouvement ?

Il faut espérer que ça durera le moins longtemps possible, qu'une solution va être trouvée. Il y a eu un communiqué hier de l'Union syndicale des magistrats (USM), le syndicat le plus modéré des magistrats qui, loin de nous critiquer, constate une situation effectivement qui est une situation préoccupante, mais appelle le gouvernement à trouver une solution.

La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, vous demande de reprendre le travail et dit qu'on ne peut pas perturber ainsi le fonctionnement de la justice...

Je pense que la garde des Sceaux a été maladroite dans ses propos. Les avocats sont tellement soucieux de leur indépendance qu'il ne faut pas leur dicter leur conduite. Surtout pas la garde des Sceaux. Les avocats sont des gens extrêmement raisonnables, très modérés, très conservateurs sur un plan collectif, très dans l'avancée pour la défense de leurs clients. Si ce mouvement existe, c'est qu'il y a des raisons, elles sont profondes.

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