Mali/Algérie : des batailles invisibles

(Reuters)

Que ce soit l'intervention en cours au Mali, ou la prise d'otages à In Amenas en Algérie, les images sont très rares, voire inexistantes. Pour des raisons différentes, ces évènements se jouent à huis clos. Explications.

Avez-vous vu des images de l'intervention française au Mali en cours depuis une semaine, ou de la prise d'otages en Algérie qui se poursuit depuis deux jours ? Si quelques clichés des militaires français ou du site gazier tournent en boucle, pratiquement aucune image de combat n'a été diffusée par les médias du monde entier.

En Algérie, cela est d'abord dû à la localisation du site d'In Amenas, où a eu lieu la prise d'otages. Le site gazier est isolé en plein désert, et donc isolé "journalistiquement" aussi. Un "panneau-symbole" a tourné en boucle sur les chaînes de télévision (semblable à celui de l'image ci-dessus). Et seules des vues générales du complexe gazier sont disponibles, ou cette vue de haut générée grâce à Google Maps :

Mais cela est aussi dû aux habitudes des autorités algériennes, bien éloignées de nos traditionnelles conférences de presse. "I l n'y a pas de tradition de communication en Algérie, on
est toujours confronté à ce blackout, on doit se débrouiller tout seul
",
raconte Salim
Mesbah, journaliste au quotidien El-Watan , à Alger, joint par Céline Asselot dans Info Médias.

 L'armée, la "grande muette"

Au Mali, alors que l'armée française intervient depuis une semaine, seules des vues de soldats français au calme sont disponibles. France Télévisions publiait lundi dernier des images présentées comme les premières du résultat des frappes aériennes françaises contre les troupes islamistes.

Les informations sont en fait extrêmement filtrées par l'armée, qui est pour l'instant le principal pourvoyeur d'images (voir la communication officielle de l'armée française ici). "Il y a un verrouillage de la communication,
ce n'est pas pour rien que l'armée s'appelle -La grande muette-
", commente Carl Meeus du Figaro Magazine, dans Le duel des éditorialistes sur France Info. "Nous ne savons que ce que les militaires veulent bien nous dire ", ajoute Maurice
Szafran de Marianne.

"Le risque du boomerang, parce qu'on sait très bien qu'une guerre n'est jamais propre"

"C'est une prise de risque énorme de ne pas montrer
d'images alors que l'opinion publique est favorable à l'intervention
", réagit également Carl
Meeus. "Car de toutes façons un jour il y aura des images, et là ce sera le
risque du boomerang, parce qu'on sait très bien
qu'une guerre n'est jamais propre
". "N ous les Français on est pour l'instant dans le
souvenir d'une guerre, celle de Libye, qui est une fausse guerre : une
guerre sans mort. On était seulement dans le ciel
", ajoute-t-il.

"Quel que soit le but de guerre, on voit bien que l'Elysée a bien réfléchi à sa communication ", complète Carl Meeus, et décrit une photo de François Hollande publiée dans Paris Match. "Avec cette photo, ils ont fait un coup formidable, sauf qu'elle est signée de -La présidence de la République-, ce n'est plus du journalisme ". 

La question de l'"embedded" des médias

Pour l'instant, au Mali, les journalistes ne sont pas "embedded" avec l'armée française (le journaliste est alors accueilli au sein d'une unité militaire). Etienne Monin est l'envoyé spécial de France Info au Mali, il expliquait vendredi matin sur France Info : "La question de l'embedded va se poser, avec cette limite quand même :  c'est extrêmement contrôlé, on ne choisit pas les endroits
où l'on va, on ne choisit pas ce que l'on voit, donc c'est quand même un
exercice qui atteint vite ses limites. En même temps si vous
ne pouvez pas aller sur la zone de conflit, vous ne voyez rien non plus
".

Une pratique également dénoncée par Reporters sans Frontière (RSF) : "Certains journalistes ont pu être "embarqués"
avec des troupes, ce qui constitue une manière de couvrir le conflit. Elle ne
saurait cependant pas être le seul moyen de rapporter les faits entourant
l'intervention militaire. Le public ne peut se satisfaire des informations et
images récoltées sous contrôle militaire ou directement transmises par
l'armée
", indique l'organisation. RSF demande le libre accès des journalistes aux zones de combats au Mali.

"L'argument des risques justifie-t-il l'absence d'observateurs indépendants ?" (RSF)

Dans un communiqué conjoint, les ministères français de la Défense et des Affaires étrangères ont appelé les journalistes à "la plus extrême vigilance " et mis en garde contre le non respect de "règles élémentaires de prudence ".

"Faut-il en déduire que les journalistes doivent être cantonnés loin des zones de combat ? L'argument des risques justifie-t-il l'absence d'observateurs indépendants ? Naturellement pas ", juge le directeur de Reporters sans Frontières Christophe Deloire.

"Une guerre sans images, sans bilan et surtout sans information
contradictoire sur le terrain. Une guerre sans faits
", s'inquiète également un journaliste du Nouvel Observateur coincé à Bamako. "Nous avons déjà connu cela. Lors de la sinistre farce
"Tempête du désert" de la guerre du Golfe
", ajoute-t-il. "L'armée n'a peut-être pas intérêt à montrer ce
qui se passe
", ajoute un journaliste de France Télévisions.

Les images "sont des armes au service d'un camp ou de l'autre"

"Les anciens ont en mémoire que les Américains ont perdu pied au Vietnam en laissant travailler les reporters et même en les aidant à rejoindre le front. Les photos, comme celle devenue iconique de la petite fille brûlée au napalm, ont provoqué un tournant dans le conflit ", indique à l'AFP un ancien officier de presse sous couvert d'anonymat. "Depuis, tous les protagonistes de tous les conflits savent qu'il faut contrôler les images, car elles aussi sont des armes au service d'un camp ou de l'autre ". 

Les islamistes aussi ont bien compris l'importance des images. Et eux sont beaucoup moins frileux. En Somalie par exemple, lundi dernier, ils ont publié sur Twitter trois photos du cadavre d'un homme blanc, présenté comme le chef du commando ayant échoué à libérer Denis Allex.