Informer malgré la guerre, le difficile combat des journalistes syriens

(Exilés dans les pays limitrophes, les journalistes syriens indépendants continuent d'informer, au péril de leur vie. © REUTERS/Denis Balibouse)

Pour informer objectivement sur le conflit qui fait rage dans leur pays, une nouvelle génération de journalistes syriens indépendants s'est exilée en Turquie, à Gaziantep. Ils témoignent de leur métier, qu'ils exercent au péril de leur vie.

Continuer à informer malgré la guerre, malgré la répression du régime de Bachar al-Assad, malgré la menace de l’organisation terroriste Etat islamique. C’est le combat des journalistes syriens indépendants. Une grande partie d’entre eux a dû quitter le pays pour éviter les représailles pour la Jordanie, le Liban ou encore la Turquie.

Gaziantep, au sud de ce pays, près de la frontière syrienne, est devenue la capitale des médias syriens opposés au régime. La ville a d'ailleurs accueilli les 20 et 21 décembre leur premier grand rassemblement. La plupart de ces journalistes ne sont pas des professionnels de l’information. Avant la guerre, ils étaient avocats, étudiants en Droit ou en Langues.

Ils ont décidé de prendre la plume ou la caméra au lieu de prendre les armes, de combattre le régime en racontant ce qui se passe dans leur pays. C’est le cas, par exemple, de Siruan qui vit dans le nord de la Syrie. “Quand la révolution a éclaté, je me suis demandé comment j’allais pouvoir y contribuer. Je ne suis pas un bon politicien et je suis contre l’action militaire, alors je me suis dit pourquoi ne pas faire de la radio ”, explique-t-il.

(Deux journalistes syriens de la radio "Radio Brise" émettent depuis un appartement de Gaziantep. © Maxppp)

Apprendre le métier clandestinement

Il faut apprendre le métier à cette nouvelle génération de journalistes. Des formations clandestines sont donc organisées en Syrie, notamment par Zaina, une jeune femme de 29 ans. Elle était reporter pour la BBC à Londres avant la guerre. Elle a décidé de rentrer chez elle à Alep, où elle forme les apprentis journalistes dans des conditions évidemment très difficiles.

Nous faisons les formations le plus souvent dans des sous-sols, raconte la jeune femme. Je les préviens de l’endroit à la dernière minute. On a fait par exemple une formation dans un hôpital car c’était plus facile de justifier, au besoin, toutes les allées et venues. ” Grâce à ces formations, le travail de ces nouveaux journalistes est possible dans le pays. Ils seraient plusieurs dizaines aujourd'hui en Syrie, surtout dans les zones contrôlées par l'opposition.

Une radio dans le sous-sol d'un immeuble discret

Une fois formés, les journalistes doivent transmettre leurs articles, leurs reportages, dans un pays où les moyens de communication sont difficilement accessibles. Ils les envoient donc via Internet à des médias qui, eux, sont installés à l’extérieur du pays. Il est en effet impossible aujourd’hui d’imprimer un journal ou de créer une radio dissidente en Syrie même.

C'est pour cela que Gaziantep est devenue un lieu incontournable pour les journalistes syriens. Cette ville turque est à 50 km seulement de la frontière. Elle abrite une vingtaine de rédactions syriennes. Des radios, des journaux qui sont soutenues financièrement par des organismes internationaux. C’est le cas de CFI, l’agence française de coopération médias.

est l’une de ces radios. La discrétion y est de mise pour d’évidentes raisons de sécurité. Elle est installée dans un banal immeuble d’habitation dont la façade est recouverte d’échafaudages. Il faut descendre au sous-sol pour découvrir le studio où travaillent une vingtaine de jeunes Syriens. Le ton est plutôt décontracté. On y entend des flashs d’information, des magazines, mais aussi de la musique.

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Des émetteurs clandestins en Syrie

Ces radios veulent accompagner le quotidien des Syriens de l’intérieur. “Ici, nous parlons de la situation politique et militaire, de la société syrienne. Mais aussi des soucis quotidiens comme l’accès à l’eau, à l’électricité, à la santé. Les médias syriens contrôlés par le régime ne disent pas ce qu’il se passe vraiment dans le pays ”, explique Mohammad, l’un des rédacteurs en chef de Nasaem Syria. Pour permettre à ces radios d’être captées par les Syriens, des activistes ont traversé clandestinement la frontière avec des émetteurs, avant de les cacher dans des logements à Alep ou à Idlib par exemple.

Pour les journaux, c’est aussi le système D, raconte Jawad, rédacteur en chef d’un hebdomadaire imprimé à Gaziantep et distribué sous le manteau de l’autre côté de la frontière : “Nous avons 120 points de distribution en Syrie, dans des petits cafés, certains restaurants ou encore des organisations locales. Quinze personnes sont chargées de la distribution, chacune dans sa région natale car il faut bien connaître les groupes armés, les groupes extrémistes pour agir avec un maximum de sécurité ”.

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L’hebdomadaire de Jawad est un journal fait “par les Syriens, pour les Syriens ”, insiste-t-il. Et le rédacteur en chef de critiquer sévèrement les médias occidentaux, trop “focalisés sur Daech ”. Pour lui et pour de nombreux autres journalistes syriens, la Syrie, ce n’est pas ça. C’est avant tout une majorité silencieuse qui n’est ni pour le régime, ni pour les islamistes, une population qui aspire à la paix. C’est à eux que ces médias veulent s’adresser.

 

Le reportage de Céline Asselot à Gaziantep en Turquie
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