Emilienne Malfatto remporte le prix France Info-XXI

(Prix 2015 du reportage France Info - XXI © Radio France)

Emilienne Malfatto a remporté jeudi le 5ème prix France Info-XXI avec son reportage "Dernière escale avant la mer". Pour le réaliser, elle est restée un moment à la frontière turque pour rencontrer les candidats à l'exil.

Journaliste indépendante, Emilienne Malfatto a attrapé le "virus du Kurdistan" après avoir travaillé pendant huit mois au bureau de l'AFP au Moyen-Orient. Elle a étudié la photographie et la sociologie en Colombie puis le journalisme à Sciences Po Paris. Pour ce reportage, qui n'a pas été publié, elle a passé la frontière turque et est restée un moment à Bodrum.

Depuis 2011, le prix France Info - XXI récompense des journalistes de moins de 30 ans, pour un article non-paru et marque la volonté de ses fondateurs de voir le reportage irriguer le journalisme. Emilienne Malfatto remporte 5.000 euros de dotation.

Le jury était composé de Marie Desplechin (journaliste, écrivain, présidente du jury), Laurent Guimier (directeur de France Info), Mathilde Lemaire (grand reporter à France Info), Patrick de Saint-Exupéry (rédacteur en chef de la Revue XXI), Mathieu Palain (journaliste à la Revue XXI), Philippe Pujol (le sept Info), Caroline Laurent-Simon (Elle), Didier François (Europe 1), Géraldine Mausservey (Librairie de Paris), Nordine Nabili (Bondy Blog).

Marie Desplechin, présidente du jury, présente le lauréat du prix du reportage France Info - XXi (avec Ersin Leibowitch)
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Dernière escale avant la mer (texte intégral)

On m'a fixé dans le béton à l'ombre d'un grand genévrier. Je suis un répit agréable, à l'abri du soleil mordant. Je suis ici depuis des années - j'ai perdu le compte. J'ai aussi perdu le compte des hommes et femmes qui se sont appuyés sur moi. Je suis la dernière escale avant le bateau pneumatique qui les conduira vers la Terre promise, de l'autre côté de la Méditerranée. Ou alors vers la mort.

Ils arrivent avec leur air fatigué, leurs yeux cernés et leurs cohortes de fantômes. Si vous regardez bien, vous verrez les enfants morts, les femmes ensevelies sous les décombres, les estropiés, les mutilés, l'odeur de brûlé et de charogne qui les suivent partout. Vous entendrez peut-être le sifflement des obus et le grondement de l'avion qui vient larguer ses barils d'explosifs quotidiens.

D'ailleurs, quand un avion passe dans le ciel, très haut, Ammar a encore le réflexe, il rentre la tête dans les épaules.

C'est le premier à venir me voir aujourd'hui. Il traîne un grand sac poubelle noir. Quelques vêtements et un carton pour dormir. Il l'adosse contre mon flanc, s'assoit sur mon bois déverni. Je suis le banc de la gare de Bodrum.

Vous connaissez Bodrum? C'est une petite ville de l'extrême sud-ouest turc où les premières îles grecques sont presque visibles du rivage. C'est joli, c'est charmant. Un petit port, des maisons blanches, des boutiques pour touristes, une mer calme. Bien sûr, ici, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui ont le bon passeport et les autres. Les premiers portent des shorts, arborent un beau bronzage ou des coups de soleil. Ils ont des regards tristes, ou dégoûtés, ou de pitié, quand ils passent devant ceux du deuxième groupe. Ceux qui dorment par terre et qui ont les yeux agrandis par la faim.

Si vous quittez l'ombre du genévrier, que vous sortez de la gare et vous aventurez dans la rue qui descend vers le port, vous verrez peut-être un homme accroupi contre une vitrine, keffieh autour de la tête. C'est un Turcoman d'Alep. Il vend des paquets de mouchoirs avec sa fille pour se payer la traversée, entre 1.000 et 1.300 dollars par personne. Aujourd'hui il est assis devant un magasin de vêtements, tant qu'il ne se fait pas chasser. Juste en face, de l'autre côté de la route encombrée de taxis et de scooters, on promet aux touristes l'aller-retour à Kos pour 17 euros seulement.

Ceux qui ont le bon passeport ne s'asseyent presque jamais sur moi. C'est un peu sale peut-être. Pour les autres, en revanche, je suis un poste d'observation remarquable, j'ai vue sur tout le trafic de la gare routière. Ça fait des années que je les vois passer. Mourra-t-il ce soir, ce vieil homme? Et cette petite fille, noyée ou pas?

Appelez-les comme vous voudrez. Migrants, réfugiés. Ce sont les nouveaux damnés de la Terre, ceux qui fuient une mort certaine en se précipitant vers une mort probable, comme dirait Ammar. Probable, c'est mieux que certaine, ajoute-t-il.

J'ai rencontré Ammar hier soir. Il venait d'arriver à Bodrum et il avait déjà un mauvais feeling. L'impression que ce sera pire qu'à Izmir, grand port sans charme situé à trois heures de route au nord. Il y est resté dix jours.

Il a débarqué d'un de ces bus qui arrivent de l'Est - Adana, Gaziantep, Mersin - chargés de Syriens. Ils fuient la guerre - ou plutôt les guerres - qui, depuis plus de quatre ans, ont fait plus de 240.000 morts et jeté sur les routes près de 12 millions de personnes. Le soir venu, ils affluent sur les quais d'Izmir. On les reconnaît facilement à leur démarche pressée, à leur air concentré. Beaucoup de jeunes hommes, parfois des familles. Les femmes portent le hijab serré. De vieux sacs à dos. De toute manière ils n'ont pas grand-chose.

Ammar est un vagabond depuis trois ans. Il utilise lui-même le terme. Avant la guerre, il avait "une bonne vie" dans sa maison de Sukari, un quartier de l'Est d'Alep aujourd'hui contrôlé par les rebelles. Habiter les quartiers Est, ça veut dire redouter chaque jour les bombardements du régime. Vivre sans eau, sans électricité. "Comment est-on censés vivre sans eau?" Alors il a quitté Alep avec sa femme et ses fils. Le plus jeune avait deux ans seulement. Aujourd'hui Yazan est un petit rouquin de cinq ans à la peau d'albâtre. Il se verse de l'eau sur la tête en riant aux éclats et arrose mon bois au passage. Puis il asperge son grand frère, Mohammed, sept ans, qui a des cheveux noirs mais le même teint diaphane. Ils rigolent, il fait chaud, l'eau est fraîche. Ce sont bien les seuls ici à rigoler.

Ammar le vagabond est habitué à bouger. En Syrie, il a couru de ville en ville, restant "dans n'importe quel endroit où il n'y avait pas de bombardement". Il a essayé d'aller au Liban, en Arabie saoudite, en Jordanie. "Tous les pays arabes nous ont fermé leurs frontières". Il reste l'Europe. Il est persuadé que de l'autre côté de la mer on l'accueillera bien, même s'il sait qu'en Grèce "on ne nous souhaitera pas la bienvenue".

Alors il est allé en Turquie. Ça lui a pris trois jours, 150 dollars par personne pour passer la frontière. Maintenant il veut juste traverser la mer, cette étendue d'eau qui, le soir, ressemble à un monstre noir attendant ses victimes. La bête a dévoré plus de 2.700 personnes depuis janvier. Mais Ammar répète qu'il n'a pas peur de mourir. "Par contre j'ai très très peur de ne pas arriver en Allemagne, d'avoir perdu tout mon argent, et de rester coincé en Turquie."

A Izmir, chaque soir, il a entassé sa femme et ses fils dans le bateau, chacun équipé d'un gilet de sauvetage acheté pour 60 lires turques (20 euros environ). Chaque soir, les garde-côtes ont arrêté le bateau avant qu'il puisse s'éloigner du rivage. Chaque soir la famille est retournée dormir dans la rue. Puis le passeur a dit que la traversée était plus facile depuis Bodrum.

Voilà Abu Aymad qui s'approche de moi. Toujours la même chemise rayée bleu et lilas, le même jean élimé. Il a des mouvements lents, comme un ralenti dans un film, presque félins. Il s'assied sur moi et scrute la gare routière de ses yeux cernés, un maillage de rides profondes. C'est comme ça tous les soirs depuis une semaine. Depuis qu'un passeur véreux s'est volatilisé avec les 5.000 dollars de la traversée jusqu'en Grèce avec ses cinq fils, cet instituteur vient chaque jour dans l'espoir de le retrouver. Il veut seulement récupérer son argent, mais si le passeur refuse, il dit qu'il n'hésitera pas à lui casser la gueule. J'ai du mal à le croire quand il dit ça, parce qu'il a l'air d'avoir cent ans. En vérité il n'en a que quarante-trois.

Ce deuxième homme, maigre et pâle, avec un début de psoriasis au front, qui vient de s'accroupir contre le mur en face de moi, c'est un passeur, muharreb en arabe. Ce n'est pas celui que cherche Abu Aymad. Ce passeur-là s'appelle Abu Muhammad, il est Syrien, d'Alep. Voilà quatre mois qu'il travaille dans un réseau de muharreb. Il le vit mal. Il trouve que c'est "haram", contraire à la religion. Mais il faut bien vivre. Quand il travaillait comme tailleur, il n'arrivait pas à nourrir sa femme et sa petite fille. Aujourd'hui ses finances vont mieux mais sa conscience le travaille. Ça se voit rien qu'à la façon qu'il a d'essuyer nerveusement son front. Il offre un mouchoir à Abu Aymad qui s'éponge le visage à son tour.

Depuis quatre mois, j'ai appris à connaître Abu Muhammad. Ce n'est qu'un petit muharreb de base, un petit maillon du réseau. Il est rabatteur. En moyenne, il "rabat" cinq personnes par jour, gagne 50 dollars par personne. Mais un bon muharreb peut rabattre jusqu'à 20 personnes par jour ici. A Izmir et Istanbul, ça se fait sur des marchés. A Istanbul, c'est au marché d'Aksaray. Quand les réfugiés ont de la chance, ils tombent sur un rabatteur, puis sur un passeur honnête. Quand ils n'ont pas de chance, le passeur disparaît avec l'argent. Abu Aymad hoche sombrement la tête. En moyenne, comptez sur vingt-cinq mille dollars de bénéfice par jour pour le Grand chef.

Au sommet du réseau, il y a le grand chef. Ne me demandez pas son nom, personne ne le connait. Abu Muhammad ne l'a jamais vu. Il sait seulement que Grand chef est turc. Abu Muhammad ne traite qu'avec l'assistant de Grand chef. L'assistant est syrien. C'est la figure publique du réseau, Grand chef lui délègue les tâches. Et collecte l'argent.

Grand chef gagne entre dix et quinze mille dollars de bénéfice par bateau surchargé. En moyenne, il peut compter sur vingt-cinq mille dollars de bénéfice par jour, estime Abu Muhammad, qui connaît bien les tarifs: 1.200 dollars la traversée pour un adulte, demi-tarif pour les enfants de moins de dix ans. L'an dernier, la traversée ne coûtait que 700 ou 800 dollars, mais la demande a augmenté, les prix aussi. De toute façon, les migrants arrivés jusqu'à Bodrum n'ont pas le choix.

Une partie de cet argent sert à acheter la police et les garde-côtes. Tout le monde ici sait que les Grands chefs ont des contacts avec la police. Peut-être qu'en plus d'être muharreb, ils sont aussi membres des forces de sécurité, explique Abu Muhammad.

Tout est cloisonné. Abu Muhammad contacte les gens par téléphone, puis le soir venu il les conduit au minibus ou aux taxis. Après, c'est fini, khalass, et il s'en lave les mains. Il ne sait même pas où le minibus va. Grand chef décide chaque jour du point de départ, après discussion avec la police. "Le bateau est prévu pour 35 personnes. Mais une fois arrivés au bateau, l'assistant du Grand chef fait monter 50 personnes dedans. Du coup les bateaux coulent".

Les migrants sont seuls pendant la traversée. L'un d'eux pilote le bateau, et en échange il voyage gratuitement, ou pour moins cher. En général, aucun migrant ne sait conduire de bateau, alors l'assistant de Grand chef lui fait une formation express, trente minutes.

Il y a beaucoup de raisons pour que les bateaux coulent. Parfois le pilote ne sait pas conduire, ou le bateau se perd en mer, ou il  a un problème technique. Et puis Abu Muhammad parle des pirates de la Méditerranée, qu'il appelle "commandos allemands". Des gens armés qui volent les migrants - argent, bijoux, téléphones, tout ce qu'ils peuvent - puis, parfois, coulent le bateau. Ça se produit surtout avec les bateaux qui partent d'Izmir. "Les gens préfèrent partir de Bodrum parce qu'il n'y a pas ça ici". Abu Muhammad ne sait pas si des migrants qu'il a "rabattu" sont morts en mer. Ou il préfère ne pas savoir. "Ce voyage, c'est une question de chance".

Depuis plusieurs mois, les migrants viennent majoritairement de Syrie. Alep, Idleb, Hama, Homs... Ceux-là ont traversé la frontière Nord de la Syrie, en direction de la Turquie. Ceux qui ont fui Damas et le centre du pays sont souvent arrivés via Beyrouth. Et ceux du Sud, de Deraa, sont passés par la Jordanie.

"Il y a aussi des Palestiniens, des Irakiens... Tous se prétendent Syriens, pour avoir une chance d'obtenir l'asile plus facilement. Mais moi je les reconnais à leur accent". Abu Muhammad a un rire sans joie. "Depuis trois ans, absolument tous les jours, il y a des gens qui veulent passer. Si chaque jour depuis trois ans tous ces gens étaient Syriens, il n'y aurait plus personne en Syrie".

A Bodrum, un bon muharreb c'est un peu comme un coiffeur ou un bon médecin: on se refile le numéro. Abu Aymad a connu le sien par une famille d'Irakiens. Manque de chance, ce passeur-là a disparu avec l'argent. Il le répète encore et encore en passant son pouce sur ma peinture écaillée. Il a les mains calleuses et rêches.

Un grand échalas en t-shirt rouge s'approche, s'assied et se joint à la conversation. Lui a obtenu le numéro de son muharreb par un cousin qui est arrivé en Allemagne.  "En ce moment même, il y a probablement plus d'une dizaine de muharreb ici, dans la gare. Mais c'est difficile de savoir qui est qui. Ça se passe souvent en bouche à oreille: on parle à quelqu'un qui parle au muharreb, on fait passer l'argent, et c'est tout. "

Il a les traits tirés. Il est 16h mais il n'a pas encore pris son petit déjeuner. Ni son déjeuner. Il mangera ce soir, ses finances ne lui permettent qu'un seul repas par jour. Il n'a pas non plus dormi depuis 48 heures. La police l'a réveillé la nuit dernière alors qu'il commençait à peine à s'assoupir. Interdit de dormir ici.  "J'ai demandé à la police, mettez-moi en prison pour que j'aie un endroit où dormir". Peine perdue.

On l'appelle Hassan al-Halabi, Hassan d'Alep. La grosse cicatrice qui lui barre le front, c'est un accident de voiture, avant la guerre. En revanche, au mollet droit, juste en-dessous du genoux, la marque circulaire, caractéristique, c'est bien un impact de balle. Un tir de sniper du régime syrien pendant qu'il faisait la queue devant la boulangerie à Alep.

Lui aussi a quitté la Syrie au début de la guerre. Il habitait un quartier contrôlé par le régime, "où l'armée s'occupait seulement de voler notre argent et d'arrêter les jeunes pour les enrôler dans l'armée". Hassan est jeune, la vingtaine finissante. "Je ne veux pas me faire enrôler puis être forcé à combattre l'Armée syrienne libre (ASL) et le peuple, je ne veux pas tuer les fils de mon pays". Il est resté deux ans au Liban, mais la vie y était trop dure, alors il est retourné en Syrie, de là en Turquie pour rallier l'Europe. Il a donné de l'argent à aux soldats de Bachar al-Assad qui, explique-t-il, rackettent systématiquement les civils qui veulent quitter les zones contrôlées par le régime.

"Si tu as de l'argent on ne te posera pas de questions. Pour moi c'était facile parce que j'ai filé de l'argent à l'armée syrienne pour passer, ensuite l'ASL ne m'a rien demandé, puis à la frontière j'ai payé le muharreb pour passer en Turquie. J'ai eu beaucoup de chance parce que j'ai traversé la frontière rapidement. Certaines personnes restent à la frontière deux, trois jours. Pour moi c'était facile car je suis jeune et j'étais seul, je pouvais courir, mais pour les familles c'est très difficile. Quand je suis arrivé en Turquie j'étais très fatigué."

Depuis son arrivée, il y a douze jours, il a essayé cinq fois de traverser. "Deux fois, les garde-côtes nous ont arrêtés. Et les trois autres fois il y avait trop de bateaux de police et garde-côtes." Hassan non plus n'a pas peur de la mort. "Tout ce qu'on va voir et vivre de terrible en mer et sur la route, ça ne peut pas être pire que ce qu'on a déjà vu et vécu en Syrie. Et puis au moins j'ai l'espoir de commencer une nouvelle vie. En Syrie, c'est la mort ou la mort".

Comme tout le monde, il veut aller en Allemagne. Il veut ouvrir une petite boutique de vêtements. Il a posé son sac à dos bleu, vide et aplati, contre mon dossier. Dedans, il n'y a que ses papiers d'identité et un peu d'argent.

Trois jeunes passent sans un regard pour moi. Ceux-là sont beaux, pas encore ravagés par la guerre. Pourtant Omar et ses deux amis fuient aussi la Syrie. Omar porte un t-shirt vert et des tennis aux pieds. Mettez-le n'importe où en Europe et vous avez un jeune normal. Il s'arrête un instant pour consulter Facebook sur son smartphone. Il est membre d'un groupe privé dédié à la traversée jusqu'en Europe.

Un petit bonhomme flotte sur la mer, dans la nuit, debout sur un passeport estampillé "République arabe syrienne".  C'est l'image de couverture du groupe, qui compte plus de 50.000 membres et des dizaines de publications par heure. Il y a de tout. Des photos d'Angela Merkel avec des commentaires laudatifs. Des petites annonces - "Ce soir, voyage Izmir-Samos, 30 minutes en bateau, 1.200 dollars par personne", suivi d'un numéro de portable turc. Des tutoriels vidéos. Celui-ci explique comment protéger son smartphone de l'eau pendant la traversée. Sur l'image, un Syrien dont on ne voit que les mains, gourmette au poignet droit, et les jambes croisées sur un drap blanc, explique l'astuce: un préservatif déroulé sur le téléphone puis noué à son extrémité. Il s'exécute puis se dirige vers un lavabo où il passe son Sony sous le jet d'eau, pour prouver l'étanchéité du dispositif.

Et puis il y a les questions anxieuses et les avis sur les traversées. "A la frontière Serbie-Hongrie, il faut faire attention la nuit parce que la police patrouille en voiture... Après quelques minutes, il faut creuser sous les barbelés et là tu peux traverser, et ensuite te repérer avec une application GPS sur ton téléphone. Si tu as internet ce sera plus facile".

Il y a des photos, et des captures d'écran de Google map. Muhammad s'interroge publiquement: "Pourquoi est-ce que l'Europe ouvre ses portes pour les Syriens et pas les pays arabes?"  Hana demande si quelqu'un a un avis sur les prisons en Macédoine, et combien de temps on y reste généralement? Obida, qui vient de quitter les geôles de Skopje deux jours auparavant, lui répond de ne pas s'en faire, on n'y reste généralement pas plus de sept heures.

"Si j'arrive à Izmir avec 1.800 dollars en poche, c'est assez pour rejoindre l'Europe à votre avis?" demande un autre. Avis partagés.

Un post long de trente lignes indique une route qui permet d'économiser 180 euros en traversant par voie terrestre. "Ce passage est réservé exclusivement à ceux qui sont braves et qui peuvent courir. Au début, il faut rejoindre Istanbul, prenez de la nourriture, de l'eau et des vêtements. Des pinces coupantes, car vous en aurez peut-être besoin, et des gants. Depuis Istanbul, allez à Adrana, puis vous devez marcher un kilomètre. Allumez votre GPS. Il y a un programme qui s'appelle Mapsme, il faut télécharger toutes les cartes à l'avance."

Abu Aymad n'est pas très intéressé par Facebook. Il se lève, une main sur mon dossier, puis prend à droite dans la petite allée entre la cafétéria et le barbier. Il fait attention en traversant le parking des bus, puis monte au deuxième étage de l'entrepôt-parking qui domine la gare. C'est le grand dortoir des réfugiés. De loin, on ne distingue que des formes sombres éparpillées sur le sol et le long des murs. Sur la droite, des ouvertures donnent sur la gare, des hommes accoudés à ce balcon de fortune. La plupart des gens ici sont Syriens ou Irakiens. Il y a aussi quelques visages plus sombres - Pakistanais et Bengalis - et une dizaine d'hommes noirs. Dans le fond, c'est le coin des femmes et des familles. Une jeune fille en foulard vert dort sur le sol, elle est très belle.

Je ne reste pas seul bien longtemps après le départ d'Abu Aymad. Quand la nuit tombe, les touristes se font plus rares et les migrants plus nombreux. Un groupe se presse autour de moi. Une vingtaine de personnes, deux familles. Un rouleau de film alimentaire passe de main en main pour emballer les effets personnels. Derrière moi, un homme aux cheveux blancs extrait son dentier de sa bouche puis le nettoie à l'eau d'un robinet fixé au mur. Les vendeurs ambulants qui arpentent la gare routière toute la journée viennent proposer leur marchandise.

Sur leurs étals, à côté des lunettes de soleil et des stylos, ils ont inclus le kit du parfait petit migrant, pinces, gants et grosses lampes torches. Un des candidats au départ, le menton dans la main, observe, en face, un vieil homme qui vend des figues de barbarie qu'il épluche à la pointe du couteau. Le temps semble suspendu, dans l'attente du passeur qui donnera le signal du départ. Juste à côté, un minibus, identique à ceux qui conduisent les touristes jusqu'à leurs hôtels-clubs, quitte la gare, bourré de Pakistanais.

Un peu avant 20h, la nouvelle est tombée. Voyage annulé. Ils ne protestent pas, ils sont habitués. Ils réessaieront demain. Ils ramassent leurs sacs poubelles noirs, leurs enfants, leur fatigue et leurs fantômes. Je les vois partir dans l'obscurité. Ils reviendront demain s'asseoir à l'ombre des genévriers. Ils reviennent toujours.

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