Conflits sociaux : quand les salariés se servent du web pour lutter

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ENQUÊTE | Plans sociaux, fermetures d'usines, quand les ouvriers d'entreprises en crise luttent pour sauver leur avenir, ils doivent trouver un moyen de marquer les esprits. Aujourd'hui, grâce au web, les salariés diffusent eux-mêmes des chansons et des vidéos. Cette semaine par exemple, ceux de Grantil à Châlons-en-Champagne, se sont mis en scène pour raconter le dépôt de bilan de leur entreprise.

Créer le buzz pour sauver son entreprise ou ne pas disparaître dans l'anonymat. Depuis lundi, une
vidéo réalisée par les salariés de Grantil à Châlons en Champagne est diffusée
sur internet. Les 162 employés de cette fabrique de papier peint ont récemment appris
que les propriétaires allaient déposer le bilan. Sous forme de petit film, ils racontent leur histoire pour dénoncer la situation.
Avant eux, d'autres salariés ont pris
caméras amateurs et micros pour parler de leur crainte et de leur colère. En
voici quelques exemples.

162 personnes assassinées par téléphone

La vidéo, 162 personnes assassinées par téléphone , des salariés de Grantil à Châlons en Champagne,
publiée sur Youtube le 4 février a été visionnée près de 5.000 fois en deux jours. Grantil,
entreprise qui produit du papier peint depuis 175 ans et véritable fleuron de
l'économie champenoise, a déposé le bilan le 25 janvier dernier. Son
propriétaire, un groupe belge qui a racheté la société en 2009, a appris la
nouvelle aux salariés par téléphone. Un manque de considération qui sidère les
syndicats de Grantil : "On ne peut pas liquider une entreprise comme
ça sur un simple coup de fil
". C'est ce que raconte la vidéo.

"La séquence d'introduction de ce film DOIT
CHOQUER" (Avertissement de la vidéo)

Les premières images montrent la dernière cigarette d'un
ouvrier avant qu'il ne se donne la mort, et un avertissement : "La
séquence d'introduction de ce film DOIT CHOQUER
". On voit ensuite
l'annonce du propriétaire belge au CE champenois : "La société
dépose son bilan aujourd'hu
i".

La vidéo a été tournée grâce au soutien d'un
cameraman installé Châlons en Champagne. Pour lui, la vidéo "restera une
fiction car [les salariés] ont la pêche pour que cette entreprise puisse
continuer de vivre
".

"Il faut à un moment donné pousser un coup de gueule.
On n'est pas là pour brûler les palettes devant l'usine, on essaye de faire
passer le message" (Jean-Christophe Servas, délégué CFDT)

Selon Jean-Christophe Servas, délégué CFDT à Grantil, la
vidéo est un moyen de parler de "l'état " de la société et d'avoir
"du soutien de l'Etat et des personnes extérieures ". Ce film est une multicollaboration, "tout le monde a travaillé sur la vidéo" (ici, le making of du
film
) raconte-t-il,
"on cherchait à faire parler de Grantil et essayer de faire un buzz sur
internet
".

>
> Le groupe Facebook de soutien aux salariés

Ça peut plus durer : le rap des
salariés de PSA

Plus de 20.000 vues en une semaine. La chanson de Kash Leone
et DJ Rage, Ça peut plus durer, postée sur Youtube exprime la
colère des salariés de PSA, soumis à un très lourd plan social : fermeture du
site d'Aulnay en 2014, 8.000 suppressions de postes en tout.

"PSA pour Patron Saboteur d'Avenir" (extrait de "Ça peut plus durer" )

Le rappeur, Kash Leone, est directement concerné par la
fermeture de PSA Aulnay. Franck, de son vrai prénom, est moniteur de ligne sur
ce site depuis 12 ans. Dans sa chanson, il parle notamment des
dirigeants : "Pendant que leur monde tourne comme leur moteur, notre
monde s'effondre au profit de certains saboteurs
" ou encore "PSA
pour Patron Saboteur d'Avenir
".

La vidéo débute par des extraits de
journaux télévisés. Le chanteur rappe ensuite dans l'usine, sur le
parking et puis une série de salariés chantent : "Tristesse, colère,
inquiétude, déprime, malaise, ça peut plus durer
".

"Avec internet, on rend le conflit plus présent, plus
visible" (Jean-Marie Pernot, spécialiste des conflits sociaux)

Filmer le conflit pour faire parler n'est pas un phénomène nouveau, cela se
faisait déjà dans les années 30, via les Fédérations de syndicats. "A
partir du moment où les techniques de cinéma ont existé, ça c'est fait
"
explique Michel Pigenet, directeur du Centre d'Histoire sociale du XXe, "pendant les grèves de 1968 par exemple, de nombreux petits films ont été tournés spontanément, sans
vraiment penser que cela servirait à quelque chose
". Ces petits extraits ont
pourtant servi, en 1969, à alimenter un film : La C.G.T en mai.

Pour Jean-Marie Pernot, spécialiste des conflits sociaux et
chercheur à l'Ires, le but de la médiatisation des conflits sociaux est
"de convoquer les pouvoirs publics ". Avec internet, c'est un peu
différent, "on voit un autre côté, on ne voit plus seulement
les leaders syndicaux, mais on voit le monde ouvrier. Un monde qui est devenu,
un peu invisible. Là, on rend le conflit plus présent, plus visible
", explique-t-il.

>   
> "L'avenir de PSA Aulnay entre nos mains",
le groupe Facebook

A Pau, Jean Ferrat et sa Montagne détournés

En octobre 2012, les salariés de TIGF, filiale de Total
basée à Pau, apprennent que leur entreprise pourrait bientôt être cédée. Pour
protester contre ce projet, l'intersyndicale concocte une chanson. Sur l'air de La montagne de Jean Ferrat, quelques-uns des 500 employés,
chantent "nos actionnaires veulent des gros sous, leurs dividendes ce
sera vous, même si on doit vous faire la peau
".

"Pourtant notre histoire était belle, le gaz c'était
notre fierté, on se sentait pousser des ailes, l'avenir semblait
assurer" (extrait de la chanson du TIGF)

Début février 2013, plus d'un an après cette chanson, Total a confirmé qu'il cédait la société de Pau. Le groupe a choisi le
consortium d'EDF pour reprendre TIGF
.

Dans un communiqué, le PDG de Total a assuré que les
engagements pris avec les salariés seront tenus, à savoir, préserver les
emplois et maintenir le siège à Pau. Un CE a été convoqué le 12 février
prochain.

Ça m'énerve , la reprise d'Helmut Fritz contre
la délocalisation

Ils remplacent la grève par la musique eux ausi. En 2009, les 134
salariés d'ICI Paints Deco France (Dulux Valentine) de Grand Quevilly
(Seine-Maritime) apprennent que leur usine va être délocalisée à Montataire dans l'Oise. Il
réalisent un clip pour montrer leur colère : Ça m'énerve .
Dans cette parodie d'Helmut Fritz on voit notamment un homme au téléphone, un pot de peinture
sur la tête : "Le patron me pompe l'air, il paraît qu'il est
question de fermer la production. Ça m'énerve
".

Bureaux, chaînes de
production, piquets de grève, les images défilent au rythme des "ça
m'énerve"
du chanteur. La vidéo a été vue plus de 42.000 fois.

La mobilisation des salariés n'a rien changé. ICI Paints
Deco France, ainsi que le groupe Rexel, qui étaient à Grand Quevilly, ont fermé
leurs usines en 2009-2010.

Un hymne d'irréductibles Bretons

Après avoir posé nus pour un calendrier, les salariés de
l'entreprise Chaffoteaux-et-Maury de Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor), menacés de
licenciement, écrivent une chanson. 207 des 251 employés risquent de perdre
leur travail. Ils décident de s'associer à l'artiste breton François Budet et déclinent en musique l'idée des "irréductibles" Gaulois d'Asterix et Obélix.

"A Chaffoteaux et Maury, on n'est pas des morituri. Ils
nous ont vidé notre usine. C'est la révolte qui nous anime" (extrait de "Chaffoteaux
et Maury")

Mais peu de temps après, le plan social est confirmé. Une dure lutte s'engage.
Les salariés font expulser le directeur de l'usine et réclament une indemnité
de 100.000 euros. Le conflit se termine quand l'actionnaire majoritaire accorde
des primes de départ entre 50.000 et 90.000 euros

Bradouchka et les ouvriers de Renault Sandouville
présentent ...

En 2008, le groupe Renault annonce qu'il va supprimer 5 à
6.000 postes en Europe
, dont un milliers à Sandouville (Seine-Maritime). S'en suivent, débrayages et grèves dans cette usine de Seine-Maritime. Le 18 décembre 2009, le
jeune artiste rouennais Bradouchka compose une chanson Sandouville , qui deviendra
"l'hymne des ouvriers de Renault". 

"Vous voyez ce que c'est en face [montrant
l'usine Renault] ? C'est la France qui se lève tôt. La fameuse France que Sarko,
il disait qu'il aimait bien" (extrait de "Sandouville")

Le clip est un mélange d'images tournées dans l'usine, de grèves, des extraits de journaux et des images d'archives. Et ce
refrain : "Qui veut la peau de Sandouville devra nous passer sur le
corps. Qui sonne le glas de notre usine n'a pas encore réglé notre sort
".

Aujourd'hui, en 2013, la situation à Sandouville est toujours
compliquée. Selon une étude publiée fin janvier, Renault fait face à des
problèmes de surcapacité
. Selon le cabinet d'études Inovev, Sandouille tourne à hauteur de 30% de ses capacités.

Il existe d'autres exemples de conflits sociaux qui
inspirent les chanteurs. Citons notamment celui d'ArcelorMittal à Florange. Un concert
de soutien aux sidérurgistes regroupant de nombreux artistes, tels que Bernard
Lavilliers (et sa chanson Mains d'or ) et Zebda a eu à Florange lieu le 11 mars 2012 et à Paris
début avril.

Gandrange : le hard rock après la fermeture

Parfois il est trop tard. Mais ça fait quand même du bien
d'en parler. Après la fermeture du site d'ArcelorMittal à Gandrange en 2009, Christian
de Mitri, ex-ouvrier qui travaillait dans la sidérurgie depuis l'âge de 16
ans, diffuse une chanson sur le net : Marchand d'acier, tueur de
région
. Un hommage version hard rock aux sidérurgistes de Gandrange. Résultat : près de 100.000 de vues et un passage dans le journal de Jean-Pierre Pernaut. 

"Le maître de l'acier [Lakshmi Mittal] ne veut pas de
débats. Il a mis au placard notre machine de feu, laissant derrière lui un
paysage affreux" (extrait de "Marchand d'acier, tueur de région" )

> A découvrir aussi . Le Lipdup des
salariés d'AOL France après l'annonce de la suppression de 2/3 des emplois du
groupe en 2009

 

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