VIDEO. "Il y a un espace démocratique qui est perdu en France", estime Philippe Val, ancien directeur de "Charlie Hebdo"

FRANCE INTER / RADIO FRANCE

Philippe Val estime que, depuis les attentats de janvier 2015, "le débat démocratique ne peut plus avoir lieu de la même façon".

"J'ai voulu raconter une époque et un siècle, le XXe, qui est un siècle qui a eu quelques bienfaits et beaucoup de tragédies et de honte", a confié Philippe Val mardi 22 janvier sur France Inter. L'ancien directeur de Charlie Hebdo (2004-2009) puis de France Inter (2009-2014) publie Tu finiras clochard comme ton Zola : J'ai voulu raconter un siècle globalement monstrueux. Un livre de mémoires et une autobiographie, de son enfance à celle de son fils.

Philippe Val estime qu'"il y a un espace démocratique qui est perdu en France". "Cela s'appelle une atteinte à la souveraineté nationale et c'est très grave. On a perdu quelque chose et il faut qu'on le regagne".

Depuis les attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, en janvier 2015, Philippe Val est constamment protégé par les forces de l'ordre. "Je voudrais dire aux gens, profitez-en, c'est merveilleux de se balader tout seul dans une rue, moi ça ne m'est pas arrivé depuis très longtemps".

franceinter : Pourquoi avez-vous souhaité écrire ce livre adressé à votre fils ?

Philippe Val : Mon fils, c'est la génération qui vient, et j'ai voulu raconter une époque et un siècle, le XXe, qui est un siècle qui a eu quelques bienfaits et beaucoup de tragédies et de honte. C'est un siècle que l'on pourrait qualifier de globalement monstrueux, le pire de tous peut-être, dont sont sorties quand même quelques grandes choses. Que léguer à la génération qui vient sans rougir, sans avoir honte de ce qu'on a fait ? J'ai essayé de faire le tri. Dans toutes les horreurs du XXe siècle, qui sont la conséquence de la trahison des intellectuels depuis la guerre de 14, il est sorti miraculeusement quelques grandes choses, l'égalité homme-femme, le droit des homosexuels, la pénalisation contre le racisme. Il faut le garder, c'est ce qu'il y a de plus précieux. C'est ce qu'il y a eu de plus fort.

Le titre du livre est une citation de votre père lorsque vous lui annoncez que vous voulez faire de la philosophie. Comment cela s'est-il passé ?

Je revois la scène comme si c'était hier. Il a plongé le nez dans Le Figaro et après, il n'a plus voulu parler. Il avait dit ce qu'il avait à dire. Je ne sais pas où il a chopé que Zola était clochard, mais c'était l'époque. Les gens pensaient ça. C'étaient des anciens pauvres, mes parents. Ils avaient fini par réussir après la guerre et pour eux, le présent n'avait pas d'importance, il fallait sacrifier le présent à une belle carrière. Pour lui, Zola c'était l'incarnation d'une bohème et moi, c'est ce qui me faisait rêver. Je ne voulais pas vivre autre chose que la bohème.

Vous racontez votre enfance difficile. Votre père qui vous frappait et l'absence de votre mère.

Ma mère m'a beaucoup manqué, je ne l'ai plus beaucoup vue à partir de l'âge de 4 ans. Aujourd'hui, c'est commun parce que les gens divorcent, mais nous, nous étions quatre enfants, on est restés chez notre père et c'était difficile. J'admirais tellement ma mère qui était comme une amie. Le bienfait de cela c'est que j'ai eu une relation avec les femmes, toute ma vie, très amicale, sans préjugés d'homme. C'était comme ça parce que la situation m'y a contraint. J'avais cette relation d'admiration et de tendresse très facilement en dehors des relations amoureuses et sexuelles.

Quel message voulez-vous faire passer ?

Je voulais montrer la possibilité de ces sentiments-là dans ces époques-là, parce que c'est ça qui compte. Je pense que l'enfant que j'ai été, très vite, a cherché quelque chose comme la grâce mais pas par la foi, par la musique. La musique m'a sauvé la vie. Je dis ça comme un naufragé qui a trouvé quelque chose. La musique et la littérature m'ont sauvé la vie. Pour moi, la grâce, c'est l'expression ultime de la liberté. Ce sont des moments d'intensité d'être. [...] Pour se sauver des tragédies de la vie, si on n'a pas le désir d'accéder à ces moments de grâce, on est mal barrés. Ces moments de grâce sont décisifs parce que ça rend les hommes meilleurs. Le monde serait épouvantable s'il n'y avait pas l'art et les moments de grâce que cela apporte. Quand on partage le rire avec quelqu'un, on ne s'entre-tue pas.

Depuis les attentats contre "Charlie Hebdo" en 2015 vous êtes constamment protégé par les forces de l'ordre. Qu'est-ce que vous dites à votre fils ?

Il ne faut pas mentir, il ne faut pas inquiéter. Donc, je lui dis quelque chose de vrai, je lui dis que mon travail consiste à travailler avec des policiers et des gendarmes. C'est la vérité. Il a compris que je n'étais pas policier mais que mon travail consistait à être avec des policiers et que c'était normal. Je ne peux pas lui en dire plus pour l'instant. Je voudrais dire aux gens à quel point ils ont de la chance de marcher dans une rue, de s'assoir à une terrasse de café, de marcher le nez au vent dans Paris. Moi, j'aime Paris avec passion. Je voudrais dire aux gens, profitez-en, c'est merveilleux de se balader tout seul dans une rue, moi ça ne m'est pas arrivé depuis très longtemps.

Quel regard portez-vous sur la période qui suit la publication des caricatures de Mahomet dans "Charlie Hebdo" en 2006 ?

La vie a changé. C'est surtout les attentats de 2015 qui ont fait basculer dans un autre monde. Mais, on a été très menacés en 2009. C'est vraiment très déconcertant pour un citoyen français, fier de la démocratie, de sa liberté, de son histoire culturelle. Tout d'un coup, on sent qu'on ne peut plus parler de la même façon, dire les choses aussi librement, on sent que le débat démocratique ne peut plus avoir lieu de la même façon. C'est très bizarre parce que quelqu'un qui n'est pas sous protection, qui a des choses à dire qui sont sans enjeux pour lui peut dire ce qu'il veut. Nous, on est obligés d'y réfléchir et ce n'est pas naturel. C'est très important de savoir qu'il y a un espace démocratique qui est perdu en France, sur lequel on ne peut plus marcher librement. Cela s'appelle une atteinte à la souveraineté nationale et c'est très grave. On a perdu quelque chose et il faut qu'on le regagne.

Les choses ont-elles changé depuis 2015 ?

... Sauf que cela dure depuis 1980. Ils ont mis du temps, les intellectuels français, ils ont mis 35 ans à comprendre. Et encore, il y en a qui ont du mal aujourd'hui. Il y a un problème avec le monde intellectuel français. Les journalistes et les gens des médias ont conscience du problème, mais ils ont peut-être mis plus de temps que la population.

Comment voyez-vous cette résurgence d'un vieil antisémitisme en France ?

Ce n'est pas une généralité, l'antisémitisme en France. Il y a un antisémitisme d'extrême gauche et d'extrême droite qui, à l’occasion de la montée du radicalisme en islam, se greffent et font sauter les tabous. Cela donne une résonnance et une légitimité horrible. Quant aux propos tenus par ces "gilets jaunes" radicalisés, c'est très honteux pour la France. Je voudrais entendre les autres "gilets jaunes" condamner fermement cela parce qu'ils ont des revendications légitimes. Le problème c'est qu'ils n'ont pas de représentants et il faut des représentants.

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