Liberté d'expression : dans le cas de Dieudonné, "il y a intention de porter atteinte" à une population

La une de \"Charlie Hebdo\", rebaptisé \"Charia Hebdo\", le 1er novembre 2011. 
La une de "Charlie Hebdo", rebaptisé "Charia Hebdo", le 1er novembre 2011.  (MARTIN BUREAU / AFP)

L'humoriste polémiste, placé en garde à vue à Paris, sera jugé en correctionnelle pour "apologie du terrorisme". Il a assuré ne chercher "qu'à faire rire", à l'image des provocations de "Charlie Hebdo". Pour Ruwen Ogien, philosophe, la liberté d'expression a des limites. Explications.

"Je me sens Charlie Coulibaly." Dans un statut Facebook, publié dimanche 11 janvier, le polémiste Dieudonné a associé le slogan de soutien à Charlie Hebdo, "Je suis Charlie", et le nom de l'auteur des attaques de Montrouge et du supermarché casher de la porte de Vincennes, Amedy Coulibaly. Visé lundi par une enquête pour "apologie du terrorisme", il a été placé en garde à vue, mercredi 14 janvier, et sera jugé en correctionnelle.

"Depuis un an, je suis traité comme l'ennemi public numéro 1, alors que je ne cherche qu'à faire rire", se défend Dieudonné. Sur les réseaux sociaux, ses partisans pointent une contradiction entre l'attitude tenue vis-à-vis de lui et le droit à la caricature prôné par les journalistes de Charlie Hebdo et défendu par les millions de personnes qui ont défilé dans les rues dimanche

Au-delà du point de vue juridique, quelles sont les limites pour la liberté d'expression ? Peut-on faire de l'humour ou de la provocation avec tout ? Francetv info a interrogé Ruwen Ogien, philosophe, directeur de recherches au CNRS, où il travaille principalement sur la philosophie morale.

Francetv info : Depuis l'attentat qui a visé "Charlie Hebdo", on parle beaucoup de liberté d'expression. S'exerce-t-elle totalement en France ? 

Ruwen Ogien : Dans un Etat de droit, il n'y a aucune liberté qui soit une liberté totale, absolue. Elle est toujours limitée par des contraintes d'ordre public ou par nos propres pensées. La diffamation, l'incitation à la haine, l'insulte, les fausses informations... Tout cela est sanctionné. La question est de savoir où sont placées ces limites et en vertu de quoi. 

Il y a deux grandes écoles pour la liberté d'expression :  l'école française, qui interdit le négationnisme, le racisme, etc. et l'école américaine, qui a autorisé un défilé nazi dans une bourgade où habitaient des juifs rescapés de l'Holocauste, mais qui se montre plus prudente avec la pornographie ou la religion. La liberté d'expression est donc toujours contrainte et limitée. Elle n'est jamais totale, on ne peut pas dire n'importe quoi. 

Comment différencier ce qui entre dans le cadre de la liberté d'expression de ce qui en sort ?

Il faut savoir distinguer l'offense, qui relève de la liberté d'expression, et les préjudices, qui n'en relèvent pas.

Dans le cadre de l'offense, relevons trois catégories : d'abord, les torts que l'ont fait à des êtres abstraits (comme Dieu, les anges, Mahomet...), ensuite, les actes entre adultes consentants (par exemple, les relations homosexuelles, sadomasochistes, etc.), enfin, les actes dirigés contre nous-mêmes (comme le suicide, la masturbation). Certains peuvent être choqués ou offensés par ces actes, mais ceux-ci ne sont dirigés contre personne. L'autre n'en est pas victime. Les législations libérales et modernes ont exclu ces trois classes d'actes de ce qui devait être sanctionné. Le blasphème, les relations homosexuelles et le suicide ne sont, par exemple, plus condamnés par la loi alors qu'ils l'ont été par le passé. 

De l'autre côté, il y a le préjudice, qui est lui directement dirigé contre autrui : il est destiné à l'abaisser, l'humilier ou lui causer du tort. 

La publication de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo est-elle une offense faite aux musulmans (donc s'inscrivant dans le cadre de la liberté d'expression), ou leur porte-t-elle préjudice ?

C'est évidemment complexe, mais cela relève de l'offense faite aux croyants, il n'y a pas eu de préjudice. Au moment du procès des caricatures publiées par Charlie Hebdo, en 2007, les musulmans n'ont pas plaidé le blasphème, mais l'humiliation ressentie par les croyants. La différence a l'air mince, mais elle ne l'est pas. Ils ont présenté les caricatures comme un préjudice qui leur était fait, arguant qu'on n'est pas obligé d'adhérer à telle ou telle croyance, mais qu'on est tenu de respecter celle des autres.

Charlie Hebdo a soutenu la thèse opposée et tenté de le démontrer en droit. Certes, les caricatures ont suscité une émotion négative (du dégoût, de la colère...), mais aucun tort physique direct, aucune atteinte à leur personne, à leur dignité, ni à leurs biens n'ont été causés... Charlie Hebdo a exercé sa liberté de choquer, d'offenser, qui elle-même relève de la liberté d'expression. Et Charlie a gagné son procès.

Dans une démocratie, on doit être habitué à être choqué en permanence, par des paroles, par la façon dont les gens s'habillent, par ce qu'ils mangent... Si on réagit en fonction de l'émotion suscitée, alors on condamne tout. Même si je veux bien vous accorder que ce qui nous choque, ce qui nous paraît immoral et ce qui est interdit par la loi peut parfois se confondre dans le débat public... 

Dieudonné aussi se réclame depuis plusieurs années de la liberté d'expression, de l'art de la provocation. C'est le cas dernièrement, lorsqu'il a écrit se sentir "Charlie Coulibaly". Offense ou préjudice ?

Cela relève du préjudice. Comme à son habitude, en disant cela, il désigne une certaine partie de la population, à savoir les juifs, qui ont été la cible d'Amedy Coulibaly [il n'a pas dit "je suis Charlie Kouachi]. Il fait certes attention à ne pas causer de tort direct, mais il a cette intention de porter atteinte à la réputation, à l'image et aux droits d'un groupe de personnes.

C'est toujours le même groupe de personnes qu'il vise depuis longtemps. Il a été condamné plusieurs fois pour ses propos sur scène. Il est désormais obligé de se déguiser en costume traditionnel africain pour ne pas se grimer en juif comme il le faisait avant. Ce n'est pas que de la provocation gratuite... Même s'il peut, évidemment, toujours se défendre. Mais si Dieudonné n'est pas antisémite, alors on se demande qui peut l'être. 

Pour autant, ses supporters défendent, eux aussi, une liberté d'expression...

Dieudonné s'en sort et il a du public parce qu'il assure qu'il ne fait qu'exercer une liberté, comme s'il n'en comprenait pas le principe. Cette liberté n'est pas absolue. Ce n'est pas la même chose de causer un tort à un groupe de personnes et d'offenser une religion en général. Lui est obsédé par les juifs. 

Il ne fait pas la différence entre la liberté d'offenser et l'interdiction de causer des préjudices. Pour Dieudonné, la liberté d'expression est celle de causer des préjudices du moment que c'est de l'ordre de la parole, alors que nous ne sommes déjà plus dans le cadre de la liberté d'expression. 

Vous êtes à nouveau en ligne