Réforme des retraites : après le retrait provisoire de l'âge pivot, quelles sont les autres pistes pour maintenir le système à l'équilibre ?

Le Premier ministre Edouard Philippe (gauche) et le chef de file de la CGT, Philippe Martinez (droite) à Matignon, à Paris, le 18 décembre 2019.
Le Premier ministre Edouard Philippe (gauche) et le chef de file de la CGT, Philippe Martinez (droite) à Matignon, à Paris, le 18 décembre 2019. (THOMAS SAMSON / AFP)

La marge de manœuvre est restreinte : le Premier ministre a insisté sur le fait que les mesures "ne devront entraîner ni baisse des pensions, pour préserver le pouvoir d’achat des retraités, ni hausse du coût du travail, pour garantir la compétitivité de notre économie".

"Je suis déterminé sur l'équilibre financier du système, c'est ma responsabilité de chef du gouvernement." Edouard Philippe a fait de l'équilibre du système des retraites un point essentiel dans les négociations sur la réforme. Il l'a répété, dimanche 12 janvier, sur le plateau du journal de 20 heures de France 2. D'après le gouvernement, l'instauration d'un âge pivot à 64 ans permettrait de faire 3 milliards d'euros d'économies en 2022 et 12 milliards en 2027. Après le retrait provisoire de cette mesure très contestée, le Premier ministre attend les propositions des partenaires sociaux d'ici le mois d'avril.

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Mais la marge de manœuvre est restreinte : le Premier ministre a insisté sur le fait que les mesures pour maintenir le système à l'équilibre "ne devront entraîner ni baisse des pensions, pour préserver le pouvoir d'achat des retraités, ni hausse du coût du travail, pour garantir la compétitivité de notre économie". Franceinfo revient sur les différentes pistes qui pourraient, du coup, permettre de faire ces économies.

Allonger la durée de cotisation

Si l'âge pivot est écarté, la durée de cotisation pourrait être allongée. Au lieu de définir un âge de départ pour tout le monde, chacun devrait travailler un certain nombre d'années. En clair, ceux qui entrent tôt dans le monde du travail partiraient tôt. "Sauf que si la réforme veut supprimer les annuités, c'est bien parce qu'elles posent certains problèmes, relève le journal La Croix, qui rappelle que "19% des femmes sont aujourd'hui obligées d'attendre 67 ans pour partir à la retraite sans décote, faute de valider suffisamment de trimestres."

Selon Les Echos, "la réforme Touraine de 2014 pourrait être accélérée : au lieu d'accroître d'un mois par an la durée de cotisation requise jusqu'en 2035 (génération née en 1973), cela pourrait être par exemple quatre mois par an pour parvenir plus vite à 43 ans".

Si la notion d'âge pivot disparaît, l'exécutif souligne également qu'il faudrait augmenter la durée de cotisation à 44,5 ans en 2025. La réforme Touraine "a prévu de passer de 41,5 ans aujourd'hui à 43 ans en 2032. Ce levier, s'il est retenu, ne pourra donc suffire (le rythme de hausse serait bien trop brutal)", commente de leur côté Les Echos.

Redistribuer différemment les recettes

La porte-parole du gouvernement l'a suggéré lundi. "Aujourd'hui, quand vous avez des cotisations sociales sur votre salaire, employeur comme employé, elles sont affectées à différentes caisses dans la protection sociale des Français", a déclaré Sibeth Ndiaye sur Europe 1. Or "il y a des endroits où c'est un peu plus excédentaire qu'à d'autres", a-t-elle ajouté.

Parmi les caisses excédentaires, Le Figaro mentionne celle des salariés du privé (Agirc-Arrco), avec 70 milliards d'euros, celle des professions libérales (CNAVPL), avec 24 milliards, celle des indépendants (RCI), avec 17 milliards, ou encore celle des contractuels de la fonction publique (Ircantec), avec 8,5 milliards. Au total, les différentes caisses excédentaires disposent d'un pactole de 127 milliards.

Mais rien n'est encore acté. "Il faut que les organisations syndicales nous disent quels choix elles veulent faire, où est-ce que l'on réaffecte en priorité des recettes (...) C'est à elles de le décider", a ajouté Sibeth Ndiaye. Ces déclarations contrastent avec ce qu'avait déclaré le Premier ministre, le 11 décembre : "Les réserves resteront dans les caisses des professionnels concernés. Et elles auront vocation, notamment, à accompagner la transition vers le système universel au bénéfice des auxiliaires médicaux, avocats, et médecins concernés. Pas de hold-up, pas de siphonnage pour combler tel ou tel trou, tel ou tel déficit."

Les propos de Sibeth Ndiaye ne vont pas rassurer les syndicats de pilotes, de médecins ou encore d'avocats qui se mobilisent déjà pour défendre leur régime de retraite autonome. Les avocats, par exemple, sont en pointe dans la protestation. "Notre système est vertueux car excédentaire, égalitaire et solidaire", vante Estellia Araez, présidente du Syndicat des avocats de France (SAF). A la retraite, les avocats perçoivent actuellement au minimum 1 416 euros par mois, met-elle en avant. Après la réforme, ce montant tomberait à 1 000 euros, alors que les cotisations doubleraient, passant de 14 à 28% pour ceux qui gagnent moins de 40 000 euros par an.

La résistance s'annonce également forte du côté des kinésithérapeutes. "On aura une perte de revenu sèche de 5%, a expliqué à France 3 Marie-Aude Schmukel, membre du syndicat Alizé. À l'heure actuelle, je ne connais aucune profession qui accepterait de voir son salaire diminuer de 5%."

Selon L'Opinion (article abonnés), sur la table des négociations se trouvent une éventuelle baisse de "la participation des entreprises au dispositif d'aide au logement des salariés (l'ex 1% logement)" et une probable baisse "des cotisations patronales aux accidents du travail et maladies professionnelle". "Cette branche de la Sécu est en effet, avec celle de la famille, la seule excédentaire (+1,1 milliard d'euros en 2019 et +1,4 milliard en 2020)", rappelle le quotidien.

Piocher dans le fonds de réserve des retraites

L'existence du Fonds de réserve des retraites est régulièrement mis en avant dans le débat sur la réforme. Il a été créé en 2001 alors que Lionel Jospin était Premier ministre, rappelle un article de franceinfo. Concrètement, le fonds doit "mettre en réserve, et faire fructifier d'ici 2020 un volume significatif de ressources" et le débloquer progressivement à partir de 2020 pour atténuer les effets du papy-boom, c'est-à-dire les départs massifs à la retraite des générations issues du baby-boom.

"Au 31 décembre 2018, le Fonds de réserve des retraites réunit 32,6 milliards d'euros. Une somme qui semble conséquente, mais qu'il faut mettre en perspective, note également franceinfo. En 2018, le budget des retraites atteignait 324,9 milliards d'euros et, selon un rapport du COR (Conseil d'orientation des retraites), le déficit du système actuel s'établirait à entre 7,9 et 17,2 milliards d'euros en 2025."

"Nous avons dit que nous ne souhaitions pas utiliser les réserves du système, le fameux fonds de réserve, car on estime que c'est cramer de l'argent en une seule fois, mais nous sommes prêts à examiner la possibilité de mobiliser ponctuellement les fonds de réserve", a déclaré la porte-parole du gouvernement. 

Mettre en place un âge pivot variable selon la catégorie sociale

L'économiste Didier Blanchet, qui préside le Comité de suivi des retraites (CSR), estime que la notion d'âge pivot ne doit pas être totalement écartée. Dans un entretien accordé à La Croix, il explique que, selon lui,l'âge pivot doit être modulé afin de prendre en compte les différences d'espérance de vie, selon les catégories sociales.

Une piste serait un âge pivot différencié en fonction de la catégorie sociale, sachant que les cadres vivent en moyenne plus longtemps que les ouvriers.Didier Blanchet, économiste, président du CSRà "La Croix"

Selon Didier Blanchet, "si âge pivot il y a, sa différenciation serait effectivement plus équitable".

La prise en compte de l'espérance de vie a également été soulevée par l'économiste Thomas Piketty dès 2008. A l'époque, "on disait qu'on pourrait imaginer regarder l'espérance de vie catégorie professionnelle par catégorie professionnelle et calculer les retraites en fonction de ça. Mais c'est quand même très compliqué à faire parce que vous avez des discontinuités entre groupes, des problèmes hommes-femmes...", a-t-il souligné en décembre dans l'émission "C à Vous", sur France 5 [à partir de 2' dans la vidéo]. "Il y a une autre façon de faire qui est de dire : 'on pourrait avoir des taux de cotisation plus élevées pour ceux qui ont des espérances de vie plus longues'", a-t-il avancé. Et d'ajouter : "En même temps, on pourrait avoir une meilleure retraite pour ceux qui ont des espérances de vie plus courtes."

"Dix ans plus tard, j'ai un peu progressé dans ma réflexion (...) je pense que la meilleure solution c'est non pas directement de prendre les espérances de vie par profession mais avoir des taux de cotisation plus élevés pour les hauts salaires, même si les retraites sont plafonnées", a argumenté l'économiste. "J'insiste sur le fait qu'il faut que l'on ait des taux de remplacement [le pourcentage de son ancien revenu que l'on touche une fois retraité] qui soient structurellement plus élevés pour les bas salaires que pour les hauts salaires."

Finalement, une piste va-t-elle pouvoir suffire ? "Je suis sûre qu'il y aura un cocktail de mesures. C'est assez certain", a déclaré, dimanche sur LCI, Muriel Pénicaud, la ministre du Travail. Autrement dit : pour remplacer l'âge pivot, plusieurs leviers pourraient être activés. Et tant que les cotisations et les pensions sont préservées, "tout est ouvert", a-t-elle insisté.

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