Crise de l'hôpital public : "Il faut re-médicaliser les décisions dans les hôpitaux", estime un urgentiste

Manifestation parisienne pour \"défendre l\'hôpital public\", le 14 février 2020.
Manifestation parisienne pour "défendre l'hôpital public", le 14 février 2020. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

Malgré les annonces de la ministre de la Santé, les personnels soignants se sont rassemblés à nouveau vendredi à Paris et dans plusieurs villes de France.

Gérald Kierzek, urgentiste à l'hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris, estime vendredi 14 février sur franceinfo, qu'"il faut re-médicaliser les décisions dans les hôpitaux", alors que les syndicats et collectifs de soignants des hôpitaux publics descendent dans la rue, réclamant au gouvernement l'ouverture de négociations sur les salaires et le budget des établissements. Pour l'urgentiste, "il faut des directeurs médicaux qui soient à mi-temps sur le terrain, les 'mains dans le cambouis', de façon à avoir une décision juste".

Franceinfo : Agnès Buzyn a expliqué que les mesures qu'elles avaient annoncées étaient massives, inédites, des financements qui n'ont jamais été à ce niveau-là depuis dix ans. Ça ne suffit pas ?

Gérald Kierzek : On est dans des éléments de langage et dans de la communication. Ça va faire bientôt un an, le 19 mars 2019, que l'on est en grève. Et rien ne se passe, si ce n'est des mesures ou des annonces qui ne sont en rien en rapport avec la réalité. Le point de rupture est atteint depuis des années dans les hôpitaux. Et je voudrais avoir une pensée pour cette infirmière qui est décédée jeudi dans un hôpital psychiatrique [poignardée par un patient]. Ses collègues dénoncent aussi des manques de moyens en disant "nous n'avons plus les moyens de prendre en charge les patients dans des conditions de sécurité". On a atteint ce point-là, et ce n'est pas les quelques mesures cosmétiques qui ont été annoncées qui vont changer la situation. On s'est trompé dans ce pays d'objectif en voulant réaliser des économies et ensuite soigner. Donc, on a mis des gestionnaires à la tête des hôpitaux pour ensuite dire "on va faire avec ce qu'il y a". On demande l'inverse. Et cette journée de mobilisation de vendredi, c'est pour dire que les premiers que l'on défend : ce n'est pas le personnel hospitalier, ce n'est pas les médecins, ce n'est pas les infirmières, c'est avant tout les patients.

Et vous demandez quoi ?

Il faut des directions bicéphales, il faut re-médicaliser les décisions dans les hôpitaux. Il faut des directeurs médicaux, des soignants, des gens qui soient à mi-temps sur le terrain - les "mains dans le cambouis", comme on dit - dans les services d'urgence ou dans les services de chirurgie. Et puis, un mi-temps managérial, de façon à avoir une décision juste et basée sur le juste soin. C'est uniquement ça qui permettra dans un deuxième temps de faire des économies. Je reviens (…) du Qatar, qui a des hôpitaux flambant neufs. D'accord, il y a un problème d'argent mais ils ont surtout une vision. Cette vision, on l'a perdue complétement et c'est assez dramatique. Et quand on rentre en France, qui était le premier pays en termes de système hospitalier, je vous assure que l'on est relativement triste quand on voit la vétusté des locaux. Tous ceux qui ont dénoncé, qui sont des lanceurs d'alerte, sont en train d'avoir la tête coupée par le management hospitalier, par l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris. On les pousse à la démission. C'est inadmissible parce que les forces vives ce sont les blouses blanches.

Agnès Buzyn est pourtant médecin. A-t-elle oublié sa blouse ?

On attendait beaucoup de son côté "blouse blanche" et de son côté confraternel. Mais, on constate depuis deux ans que malheureusement à part les annonces et le beau discours, qu'elle a plutôt troqué un tailleur contre sa blouse blanche. Et peut-être qu'elle n'a pas toutes les manettes mais, dans ce cas, je m'inquiète si la ministre de la Santé n'a pas toutes les manettes, en particulier sur les questions budgétaires. Elle ne peut pas ne pas connaître les problèmes des hôpitaux. Les 150 millions d'euros d'investissement [qu'elle a annoncés ce vendredi] c'est une goutte d'eau. Il manque une vision. La vision purement comptable ou budgétaire que l'on a depuis une vingtaine d'années, aggravée par la loi Bachelot en 2009, il faut la changer. Ce que l'on voit c'est un colmatage et des rustines budgétaire. Les Agences régionales de santé, ces préfectures sanitaires, ce sont des nids de bureaucratie. Nous sommes paralysés par la bureaucratie. Lorsque vous êtes chirurgiens, urgentistes ou anesthésistes avec des malades, et que vous n'avez plus de personnel ou de matériel, ce n'est pas la bureaucratie qui va vous aider. Ce que l'on veut, c'est de la décision médicale au chevet du patient.

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