Grève ou pas grève ? Le dilemme des fonctionnaires face à la mobilisation sociale

Des salariés se préparent à participer à une manifestation de la fonction publique, mardi 10 octobre 2017 à Nantes (Loire-Atlantique).
Des salariés se préparent à participer à une manifestation de la fonction publique, mardi 10 octobre 2017 à Nantes (Loire-Atlantique). (LOIC VENANCE / AFP)

Quelque 17,5% des enseignants sont en grève mardi, dans le cadre du mouvement à l'appel des syndicats de fonctionnaires, selon les chiffres du ministère de l'Education nationale donnés en fin de matinée. Franceinfo recueille les témoignages de fonctionnaires, parfois partagés sur la nécessité de cette journée de mobilisation.

Des soignants aux enseignants, des ministères aux collectivités, les 5,4 millions d'agents du service public se mobilisent en nombre, mardi 10 octobre. Ils protestent contre des mesures du gouvernement jugées "inacceptables", à l'appel de tous leurs syndicats, une première depuis dix ans. Mais au moment de battre le pavé, tous les salariés de la fonction publique ne sont pas sur la même longueur d'onde. Franceinfo revient sur le dilemme qui les agite, à partir de leurs témoignages.

Ceux qui font grève

Contre la CSG et le "mépris". Certains n'ont pas hésité une seconde. Chargée du contrôle fiscal, @Nath va faire grève pour la deuxième fois en vingt ans de fonction publique. "Je suis exaspérée que l'on supprime des postes en dépit du bon sens, écrit-elle dans les commentaires de notre live. L'histoire de la compensation dégressive de la CSG et le mépris d'[Emmanuel] Macron à notre égard ont fini de m'exaspérer". Même ras-le-bol pour un fonctionnaire anonyme, qui fait grève pour la première fois de sa carrière.

Je n'apprécie pas les dernières mesures (gel du point d'indice, CSG non compensée...) et n'ai pas voté Emmanuel Macron pour cela. On n'a aucune réforme de fond et on tape toujours sur les mêmes pour combler les déficits.Un fonctionnaireà franceinfo

Le Premier ministre, Edouard Philippe, a promis que la CSG serait compensée de deux manières, avec une diminution des cotisations "calquées sur les cotisations salariales" pour ceux qui en ont et avec "le versement de prime" pour ceux qui n'en ont pas. "Cette compensation de la hausse de la CSG correspondra donc, au mieux, à une stagnation des traitements des enseignants", estime @Miroirtrouble.

Contre les salaires qui stagnent. Cadre A dans la fonction publique territoriale depuis quatre années, un autre commentateur évoque son salaire de 1 800 euros par mois, "pour ramer tous les jours contre le système pour le bien et la continuité du service public".

Entré dans la fonction publique à 20 ans en catégorie C, je suis usé de lutter au quotidien pour finir mes fins de mois sans dépasser mon découvert autorisé.Un internauteà franceinfo

"Je suis dans la fonction publique depuis vingt ans, ajoute @cecilia. En catégorie C, je gagne 1 488 euros et le grade on l'oublie. Je n'ai pas davantage."

Contre la précarité du statut. "Je fais grève et je referai grève dès qu'on m'y appelera", écrit @Albert_C, chargé de TD vacataire à l'université Paris-VIII-Vincennes. "Le total de mes cours, réalisés sur l'ensemble du semestre, n'est payé qu'en une fois, plusieurs mois après la fin du semestre."

Un contrat de vacataire de la fonction publique, par ailleurs, ne donne droit à aucune mutuelle ni aucune cotisation retraite. J'ai plusieurs classes de TD, entre 25 et 38 élèves par classe, ce qui est évidemment trop pour donner un cours de qualité. @Albert_Cà franceinfo

Contre la peur du burn out. "Cela fait trente-cinq ans que je travaille à hôpital de ma ville. En dix ans, j'ai vu nos conditions de travail se dégrader", nous écrit un commentateur, qui décrit une souffrance du personnel, "que ce soit au bas de l'échelle ou dans l'encadrement".

Les rapports de force sont tels qu'on sent que le burn out n'est pas loin. Je ressens une certaine fierté de travailler pour le service public, mais un vrai désarroi quand je vois mes collègues désespérés s'écrouler.Un commentateurà franceinfo

Pour protéger l'avenir de l'école. "J'ai choisi le métier d'enseignante malgré un salaire peu attractif et des conditions parfois difficiles", écrit @Liliswann. "Je fais grève aujourd'hui, non pas pour moi, mais pour mes élèves, parce qu'une école de qualité est indispensable à leur avenir, le nôtre..."

Pour défendre des acquis sociaux. Salariée dans la fonction publique hospitalière, @fonctionnaire et fier ! n'a pas l'impression de "voler son salaire" et met en avant ses efforts pour obtenir son statut.

Je me sens utile à la population. J'ai enchaîné neuf années de CDD dans le même hôpital avant de pouvoir passer un concours, pour enfin accéder au statut de stagiaire puis de titulaire. Et un deuxième concours pour pouvoir gravir un échelon de plus ! J'ai mérité ce statut !@fonctionnaire et fier !à franceinfo

Ceux qui ne font pas grève

Car ils sont réquisitionnés. Quid des non-grévistes ? Il y a d'abord ceux qui sont réquisitionnés pour assurer un service minimum, comme @Anne, infirmière. "J'aimerais avoir le choix de faire grève (...), mais on n'a même pas cette liberté-là." Une situation "anormale", écrit à franceinfo une autre infirmière, elle aussi dans ce cas. "J'ai le sentiment que tout le monde se fout de nos conditions d'exercice, du moment que le boulot est fait, les patients et les familles ne se rendent pas compte des sacrifices que nous faisons".

Ceux qui se plaignent de cette grève ne doivent certainement pas connaître une journée de travail sans pouvoir manger ni aller aux toilettes, les plannings qui changent au dernier moment, l'agressivité, voire les insultes, des patients, auxquelles nous ne pouvons répondre, et j'en passe.Une infirmière du service publicà franceinfo

Pour une question de moyens. Ensuite, il y a ceux qui n'en ont pas les moyens, comme @Bonze, qui explique enchaîner son sixième CDD comme contractuel dans l'Education nationale. "Je n'ai pas été augmenté depuis 2012 et mon salaire a même diminué à cause de l'augmentation des cotisations." Ancien du privé, il considère aujourd'hui que "l'Etat est le pire des patrons".

Ne pouvant pas perdre une journée de salaire, je ne ferai pas grève. Mais la rage est là, au fond du ventre.@Bonzeà franceinfo

Par dépit. Certains s'interrogent aussi sur l'efficacité de telles journées d'action. "Fonctionnaire d'Etat, je ne suis pas en grève aujourd'hui, comme 75 % de mes collègues, écrit @MAT. Nous sommes quelque peu désabusés et, pour beaucoup d'entre nous, persuadés que cette grève ne changera pas grand-chose..."

Espérons tout de même que l'Education nationale et la fonction hospitalière puissent se faire entendre car ce sont eux qui, en grande majorité, payent ce dégraissage !@MATà franceinfo

Par "conscience professionnelle." "Je ne peux pas laisser mes élèves prendre du retard, souligne enfin @Anonyme, qui met en avant sa "conscience professionnelle". Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui manque. "Pour info, en quinze ans de carrière, je touche 2 000 euros par mois, sans 13e mois, sans CE, sans primes d’intéressement ou de participation." Un autre commentateur se souvient d'une époque où il faisait grève "avec juste un brassard sur le bras, tout en continuant [le] travail", car le "patient [passe] avant tout".

Pour une question de méthode. D'autres s'interrogent sur la méthode. @steach' est lui aussi au travail, aujourd'hui. Il dénonce le point d'indice gelé et les conditions de travail qui se dégradent mais s'interroge sur la méthode. "Plutôt que des manifs, je pense qu'il faut des discussions." Un fonctionnaire d'Evreux (Eure) préfère s'abstenir, dans le doute. "Je n'ai eu écho de cette grève que par les médias. Aucun tract distribué par un quelconque syndicat."

Pour une question de désaccord. Pas de grève pour @Thibo, favorable à une "refonte du statut" de fonctionnaire. "Pour l'instant, je suis favorable à une réforme et une réflexion qui ne s'axent pas seulement autour de l'éternelle question des moyens". Avant de préciser, tout de même : "Mais je ne donne pas de blanc-seing et ne suis pas là pour me faire avoir".