"Panama Papers" : les footballeurs, rois du passe-passe pour feinter le fisc

Le joueur argentin Lionel Messi après la défaite de son équipe en finale de la Copa America, à Santiago du Chili, le 4 juillet 2015.
Le joueur argentin Lionel Messi après la défaite de son équipe en finale de la Copa America, à Santiago du Chili, le 4 juillet 2015. (RAUL SIFUENTES / GETTY IMAGES)

Joueurs et clubs sont passés maîtres, depuis une quinzaine d'années, dans l'art de l'optimisation fiscale en développant des stratégies, pas forcément illégales d'ailleurs, pour payer moins d'impôts.

Avec Lionel Messi, Gabriel Heinze ou encore Ivan Zamorano, l'équipe-type des footballeurs cités dans l'affaire des "Panama Papers", scandale révélé dimanche 3 avril, a de l'allure. Les footballeurs gagnant de plus en plus d'argent, ils sont tentés d'en camoufler une partie au fisc. Des combines, plus ou moins légales, existent. Elles sont connues depuis une quinzaine d'années et difficiles à contrer. Voici comment les joueurs de foot crochètent les agents du fisc aussi bien que les défenseurs adverses.

Le coup classique des droits d'image

Le salaire ne représente qu'une partie des revenus des footballeurs les plus connus de la planète. Prenez le cas de Lionel Messi : le FC Barcelone lui verse 39 millions d'euros, mais ses 16 contrats publicitaires lui rapportent 29 millions d'euros supplémentaires, selon le classement France Football de 2015 (qu'il domine, devant son éternel rival Cristiano Ronaldo). Pratiquement du 50-50. Si un footballeur ne peut pas faire grand chose pour soustraire ses salaires au fisc, il peut en revanche dissimuler les revenus liés à son image en créant une société dans un paradis fiscal pour recueillir ces fonds, comme le montre ce schéma publié par une société de gestion de patrimoine.

Des joueurs comme Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo apparaissent dans des pubs dans le monde entier. Comment vérifier où va l'argent versé par ces sponsors ? Contacté par francetv info, le spécialiste de la fiscalité du sport Jacques Saurel détaille un exemple de montage : "L'argent passe par le Royaume-Uni, puis les Pays-Bas, ensuite le Lichtenstein et enfin il bascule vers un paradis fiscal exotique. Une liaison indirecte pour compliquer toute traçabilité." 

Jacques Saurel n'a pas été surpris de voir apparaître le nom de Lionel Messi dans les "Panama Papers". "Peu de footballeurs ont la capacité de placer de l'argent à ce niveau-là. Les intermédiaires s'intéressent à des joueurs qui brassent des dizaines de millions d'euros. Et se chargent de tout. Ce n'est sûrement pas Lionel Messi qui est allé ouvrir le compte." Ce dernier conteste toute fraude, et affirme qu'aucun argent n'a transité sur ce compte. N'empêche, il l'a ouvert une semaine après avoir été attaqué en justice par le fisc espagnol.

Joue-la comme Beckham

Les droits à l'image demeurent une mine inépuisable pour les joueurs fuyant le fisc. Ainsi David Beckham avait reversé l'intégralité de son salaire à des œuvres caritatives lors de son court passage au PSG, lors du premier semestre 2013. En revanche, le "Spice Boy" prélevait sa dîme sur les maillots : 22 euros pour chaque tunique floquée à son nom. Ce qui lui permettait d'être toujours domicilié fiscalement à Londres. 

Peut-on imaginer qu'un Neymar, que la rumeur et le journal L'Equipe envoient au PSG la saison prochaine, pousse le curseur au point d'obtenir, par exemple, 8 millions annuels de salaire et 12 millions de droit d'image ? Pour Jacques Saurel, cela peut se justifier : "Si l'exploitation de son droit à l'image rapporte 25, 30 ou 50 millions, le club peut arguer que cette répartition est justifiée. Si ce n'est pas le cas, l'Urssaf peut requalifier une partie des sommes versées au titre du droit à l'image en salaire, et le PSG devra payer des cotisations salariales dessus, sans parler du taux d'imposition qui change."

Pas facile pour l'administration de contester la répartition des sommes. Les footballeurs en jouent depuis que l'argent a afflué par millions dans l'univers du ballon rond. L'attaquant néerlandais d'Arsenal, Dennis Bergkamp, avait été inquiété par le fisc britannique en 2000. Le "taxman" estimait que la répartition des 3,5 millions de livres que lui versait Arsenal chaque année (2 millions en salaires, 1,5 en droits d'image) était disproportionnée. La justice avait finalement tranché en faveur du joueur, ouvrant ainsi la boîte de Pandore, explique un consultant spécialiste du droit fiscal britannique sur SportProMedia.

Les clubs, pas tout blancs non plus

On aurait tort de ne jeter la pierre qu'aux joueurs. Les clubs sont aussi mis en cause dans les "Panama Papers". Dans les années 2000, la Real Sociedad, fleuron du foot basque, a ainsi payé ses joueurs au salaire minimum – 1 500 euros mensuels pour son avant-centre vedette Darko Kovacevic – pour mieux leur verser de confortables dessous de table à six chiffres qui passaient par des sociétés-écrans néerlandaises, avant de finir au Panama, révélait Extra Confidencial (en espagnol) en décembre dernier. Pour sa défense, le porte-parole du club avait... accusé la concurrence : "Ce genre de pratiques consistant à utiliser des sociétés à l’étranger pour rémunérer des joueurs étrangers étaient courantes parmi les clubs de football espagnols."

La Premier League, plus puissant championnat au monde, n'est pas épargnée par ce mouvement de fond. 34 clubs professionnels du pays sur 92, dont 10 sur les 20 de l'élite, sont détenus, au moins en partie, par des sociétés enregistrées dans des paradis fiscaux, indique le site The Offshore Game (en anglais). Tottenham, dauphin du championnat, est détenu à 51% par une société enregistrée aux Bahamas quand le détenteur de 66% de Manchester United est domicilié aux Iles Caïmans. Cela ne permet pas forcément d'économiser des impôts sur les bénéfices (qui sont, de toute façon, rares dans le ballon rond) mais permet d'économiser une somme rondelette lors de la vente du club. "La propriété d'actifs valant des milliards de livres via des sociétés offshore représente un énorme risque d'évasion fiscale", tonne George Turner, du Tax Justice Network, cité dans le Guardian. Et comme par hasard, ce mouvement de délocalisation dans les paradis fiscaux a commencé il y a dix ans, quand les droits télés du foot anglais ont explosé, entraînant dans leur sillage la valorisation des clubs.

N'allez pas croire pour autant que l'optimisation fiscale dans les paradis fiscaux est l'apanage des footballeurs. On trouve aussi des golfeurs, des joueurs de hockey et un pilote de F1 dans les noms révélés par les "Panama Papers". Et aux Etats-Unis, l'optimisation fiscale est simple comme un déménagement : le quaterback des New York Giants habite à Hoboken, de l'autre côté de l'Hudson River, dans l'Etat du New Jersey. A 500 mètres près, il économise 5% sur ses impôts.

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