Non, les Américains n'ont pas été oubliés par l'enquête sur les "Panama Papers"

Le logo du cabinet d\'avocats Mossack Fonseca à Panama City, le 3 avril 2016.
Le logo du cabinet d'avocats Mossack Fonseca à Panama City, le 3 avril 2016. (RODRIGO ARANGUA / AFP)

Aucune des figures majeures éclaboussées par le scandale de fraude fiscale ne réside aux Etats-Unis, où les médias font peu de place à cette information.

France, Russie, Botswana, Qatar... Sur son site, le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) liste les pays de résidence des personnalités dont les noms sont cités dans le scandale des "Panama Papers". Ces documents confidentiels, dévoilés dimanche 3 avril, proviennent d'un cabinet panaméen spécialisé dans la création de sociétés offshore à des possibles fins de fraude fiscale. Un pays frappe par son absence : les Etats-Unis.

Au point que certains soupçonnent une manipulation, comme Jean-Luc Mélenchon. "La liste des États mentionnés est tout à fait politiquement correcte. (...) La presse libre est-elle si indépendante ?", s'est interrogé le candidat à la prochaine élection présidentielle dans un communiqué. Sur ce point, il rejoint notamment le député Les Républicains Thierry Mariani. Ont-ils raison ? Pas vraiment, comme vous l'explique francetv info.

Il y a au moins 211 résidents américains dans les données

Tout d'abord (et comme le dit bien Jean-Luc Mélenchon), l'absence d'Américains puissants et médiatiques ne signifie pas que les Américains soient totalement absents de la gigantesque base de données épluchée par les journalistes. Le site Fusion, qui a participé à l'enquête, y a relevé la présence de 211 propriétaires de sociétés offshore domiciliés aux Etats-Unis. Cela ne veut pas dire qu'ils sont tous américains, ni qu'ils sont coupables de fraude fiscale, mais ils ne sont pas absents. Le site McClatchy DC, lui, relève près de 200 passeports américains. A titre de comparaison, Le Monde estime qu'un millier de résidents français sont nommés dans les "Panama Papers".

Les journalistes de Fusion ajoutent qu'ils n'ont pas exploré l'ensemble des documents : le chiffre de 211 Américains ne concerne qu'une "petite fraction" des "Panama Papers". "Il est totalement sous-estimé", estime le chef des études statistiques de l'ICIJ. Cette recherche est sans doute compliquée par le peu de médias américains qui ont participé à l'enquête : le groupe de télévision hispanophone Univision, auquel appartient Fusion, et le groupe de presse McClatchy, qui édite notamment le quotidien Miami Herald. Mais aucun des grands médias que sont le New York Times, le Wall Street Journal ou le Washington Post. Fortune soupçonne que l'ICIJ les a jugés trop peu coopératifs pour participer à une enquête collective comme celle-ci.

Washington s'inquiète aussi ces pratiques

Si les médias américains ont couvert les "Panama Papers" de façon plus confidentielle qu'en France, la réaction de Washington a été assez similaire à celle de Paris. "Franchement, les gens en Amérique profitent des mêmes failles", a reconnu le président américain Barack Obama, mardi. "L'un des grands problèmes que nous avons est que nombre de ces opérations sont légales, pas illégales", a-t-il estimé, voyant dans l'évasion fiscale "un problème mondial", mais pas moins américain pour autant. 

Le département américain de la Justice, lui, a assuré "prendre très au sérieux" et enquêter sur les accusations nées de la révélation des "Panama Papers", même si l'ICIJ a assuré qu'il ne lui fournirait pas les informations. Le fisc américain aurait cependant acheté, dans le passé, une partie de la base de données, selon Le Monde.

Les Américains fraudent, mais chez eux plutôt qu'au Panama

Sous le feu des projecteurs, le Panama est pourtant une destination dépassée pour les fraudeurs fiscaux. Le petit pays d'Amérique centrale "se situe dans le rang inférieur des paradis fiscaux, il ne sert réellement que Poutine et son monde, ou bien des traffiquants de drogue", confirme Ronen Palan, qui enseigne à la City University de Londres, aux Echos. "Le Panama est très spectaculaire, mais il attrape les moins sophistiqués au niveau mondial." Les riches américains se tourneraient plutôt vers les Bermudes, les îles Caïmans ou Singapour, estime le site Politico, et craindraient aussi le Panama pour son instabilité politique depuis que les Américains ont renversé le dictateur Manuel Noriega en 1989. Reste que Mossack Fonseca, si elle est une firme panaméenne, crée beaucoup des sociétés de ses clients dans d'autres paradis fiscaux, ne servant que d'intermédiaire.

En réalité, les Américains n'ont même pas besoin d'aller aussi loin : ils "peuvent créer des sociétés-écrans dans le Wyoming, le Delaware ou le Nevada" explique Shima Baradaran Baughman, professeur de droit à l'Université d'Utah, à Fusion. L'émission "Cash Investigation" a notamment mis en lumière la facilité de créer une société-écran dans l'Etat du Delaware, où une journaliste de Fusion a enregistré une entreprise au nom... de son chat.

"Aux Etats-Unis, je n'aurais pas besoin de donner autant d'informations pour ouvrir une société-écran que pour obtenir un permis de conduire ou une carte de bibliothèque", ironise Shruti Shah, une cadre de l'ONG Transparency International, dans le Guardian"Si vous créez une entreprise aux îles Vierges britanniques, vous devez quand même prouver votre identité à la personne qui crée cette entreprise pour vous", explique à Fusion Jason Sharman, l'auteur d'un livre sur les sociétés-écrans. "Si vous le faites au Nevada, ce n'est pas nécessaire... Le secret y est bien plus important". En 2015, le Tax Justice Network, une organisation de chercheurs et de militants qui produit tous les deux ans un classement des pires paradis fiscaux, a classé les Etats-Unis en troisième position, dix places devant le Panama.