Bretagne : quand Monique Ranou et une journaliste se rentrent dans le lard

Un salarié de l\'entreprise de charcuterie Monique Ranou, le 18 décembre 2009 à Quimper (Finistère).
Un salarié de l'entreprise de charcuterie Monique Ranou, le 18 décembre 2009 à Quimper (Finistère). (MAXPPP)

Dans une lettre ouverte, des salariés de l'entreprise de charcuterie de Quimper ont attaqué le livre "Un séjour en France", écrit par une journaliste après son immersion dans l'industrie agroalimentaire bretonne. L'auteure dénonce "un plan com".

Une attaque en règle. Dans une lettre ouverte publiée sur internet, le 30 octobre, des salariés de Monique Ranou, l'entreprise de charcuterie de Quimper (Finistère), ont vivement critiqué le livre Un séjour en France, de la journaliste du Parisien Bérangère Lepetit. Paru en septembre, cet ouvrage, que francetv info a lu en intégralité, raconte l'immersion de l'auteur dans deux entreprises de l'agroalimentaire breton, Monique Ranou et Doux. Elle y a travaillé pendant un mois, en janvier, en tant qu'intérimaire. 

"A la lecture de votre livre, nous hésitons entre le rire et l'abattement, devant ce mélange de lieux communs, de fausses (nous espérons !) naïvetés, de caricature et de désinformation", écrivent les auteurs de cette riposte, signée par les représentants du personnel. "D'une manière générale, nous reprochons à l'auteure de n'avoir délibérément retenu que le côté sombre et glauque de l'univers de l'agroalimentaire", résume pour francetv info Emmanuel Garrec, délégué syndical CFDT.

"Après les 'sans-dents', elle en remet une couche"

Ils lui reprochent, en particulier, d'avoir choisi comme photo de couverture une friche vosgienne pour "créer chez le lecteur un sentiment de désolation", de limiter sa description de la Bretagne aux zones industrielles, de qualifier les salariés "de gueules fracassées par la vie, l'alcool, la fatigue, le manque d'argent" et de constater qu'"il manque beaucoup de dents aux sourires des ouvrières et des ouvriers""Ce passage est celui qui a suscité le plus de réactions. Elle grossit le trait en faisant de quelques cas une généralité. Après les 'sans-dents' de François Hollande, voilà que Madame Lepetit en remet une couche", regrette Emmanuel Garrec.

La journaliste leur a répondu dans les colonnes du TélégrammeVotre lettre "vise à décrédibiliser mon travail en le faisant passer pour ce qu'il n'est pas, écrit-elle. Vous oubliez de dire que j'évoque, juste avant, les 'belles gueules' des ouvriers, laissant croire à ceux qui ne m'ont pas lue que mon livre ne montrait que des gens abîmés par la vie." 

"L'atmosphère générale qui se dégage de ce livre est la misère. Mais, bien sûr, pour que la toile ne soit pas complètement noire, l'artiste y a rajouté quelques pastilles de couleur", ironise Emmanuel Garrec.

"Ils ont mis deux mois à réagir"

"Cette lettre m'a surprise, confie Bérangère Lepetit à francetv info. Depuis la sortie du livre, en septembre, je suis revenu cinq fois en Bretagne, dont une fois à Châteaulin [où se trouve l'abattoir Doux] et j'ai reçu un accueil très chaleureux : beaucoup de gens sont plutôt contents qu'on parle des ouvriers de l'agroalimentaire." A la sortie de l'ouvrage, le Télégramme avait, en effet, recueilli des témoignages enthousiastes dans une librairie de la ville.

Sur la question de la couverture de son livre, elle explique qu'il s'agit d'un choix de l'éditeur pour "élargir le propos au reste de la France". "A aucun moment, nous prétendons que cette photo a été prise en Bretagne", assure-t-elle. Bérangère Lepetit s'interroge également sur le timing de cette colère. "Ils ont mis deux mois à réagir et le ton est agressif. Je pense que le livre fait les frais du plan de com de Monique Ranou, filiale d'Intermarché" pour redorer l'image de la marque, accuse-t-elle.

"En aucune manière, notre réponse n'a été dictée par la direction, réplique Emmanuel Garrec. Il parait inconcevable de la part d'une certaine élite parisienne ou d'ailleurs, que des ouvriers puissent aligner plus de trois mots..." Pour le délai, "il fallait le temps que le mouvement se crée. Si on avait fait cette lettre trois jours plus tard, cela aurait sonné faux."

"Il n'y a que deux petits chapitres sur Monique Ranou"

De fait, la réponse publiée sur le site de l'entreprise était accompagnée d'une lettre de soutien de la direction. Et la communication autour de cette affaire est soigneusement contrôlée. Il est par exemple impossible d'avoir des salariés au téléphone, "pour des raisons d'emploi du temps". "Nos syndicalistes aiment bien parler d'une seule voix et ils ne travaillent pas ensemble cette semaine", justifie François Ollivier, directeur général de Monique Ranou.

Pour parler à Emmanuel Garrec, il a donc fallu d'abord adresser nos questions par e-mail au directeur général. Nous avons ensuite pu échanger via l'adresse personnelle du syndicaliste. "J'aurais très mal vu que mon directeur, en mon absence, donne mon numéro de téléphone ou mon e-mail à un journaliste", justifie ce dernier, dans un coup de fil passé après la première publication de l'article.

La journaliste a aussi du mal à comprendre la réaction des salariés de Monique Ranou. "Pendant ce mois d'immersion, j'ai passé trois semaines chez Doux, une expérience qui constitue la majorité de mon livre. Il n'y a que deux petits chapitres sur Monique Ranou", s'étonne-t-elle. A la lecture de son livre, il apparaît, en effet, que certains reproches qui lui sont adressés - sur les "gueules fracassées" ou l'alcoolisme d'un chef - concernent, en fait, des passages sur l'abattoir de Doux.

"Nous sommes loin de ce qu'elle décrit"

Chez Monique Ranou, les salariés se sont quand même sentis concernés. "Ce livre a fait débat chez nous, nos collègues nous ont demandé de réagir aux propos de la journaliste sur notre entreprise. Et surtout, nous ne nous sommes pas du tout reconnus dans cette description du monde de l'agroalimentaire", justifie Emmanuel Garrec. Il ne nie pas les problèmes, mais "globalement, nous sommes loin de ce qu'elle décrit. Il y a des gens heureux et plus qu'on ne le croit dans l'agroalimentaire, malgré les conditions de travail, les bas salaires".

Certains reproches semblent, malgré tout, exagérés. La lettre de Monique Ranou sous-entend, par exemple, que Bérangère Lepetit s'offusque, dans son livre, de l'interdiction des faux-ongles dans l'usine. "Nous adhérons à votre étonnement. (...) Nous sommes à deux doigts (non manucurés) du débrayage", écrivent-ils. En fait, la journaliste ne fait que constater cette interdiction, sans porter de jugement particulier. "Comme dans toutes les usines de l’agroalimentaire, les règles, notamment d’hygiène, sont strictes. En théorie, pas de droit au vernis à ongles, aux faux-ongles, au maquillage, au parfum, aux bijoux, aux montres, aux piercings", écrit-elle. Emmanuel Garrec plaide "un trait d'humour".

Au final, les deux parties campent sur leurs positions. Le délégué CFDT estime que si elle "avait passé trois semaines chez nous, et deux jours chez Doux, elle n'aurait pas écrit le même bouquin, voire elle n'aurait rien écrit du tout, faute de matière".  "Je décris cette industrie, ni à charge, ni à décharge, estime la journaliste. Je pense que 98% des gens qui m'ont lue savent que j'ai fait mon travail honnêtement." 

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