VIDEO. L’Angle éco. Joseph Stiglitz : “La Troïka a fomenté une guerre entre jeunes et vieux”

L'Angle éco/France 2

Pour “L’Angle éco”, François Lenglet a rencontré l'Américain Joseph Stiglitz. Le prix Nobel d’économie décrypte les causes de la “guerre des âges” et revient sur les inégalités entre générations qui s’accentuent, surtout en Europe. Extrait.

C’est ce qu’il appelle “le nouveau fossé générationnel”. Un écart de plus en plus prononcé entre les aspirations et les situations économiques de la jeunesse d’aujourd’hui par rapport aux générations qui l’ont précédée. L’économiste américain Joseph Stiglitz, 73 ans, prix Nobel et professeur à l’université de Columbia (New York), a accordé un entretien à François Lenglet pour “L’Angle éco”. Il explique notamment en quoi “la vie des jeunes générations est aujourd’hui entièrement différente de celles des seniors” et les raisons pour lesquelles les inégalités entre générations ont, selon lui, fortement augmenté depuis les années 1980.

Trouver un emploi, une gageure

Le prix Nobel d’économie, auteur de La Grande Fracture (éd. Les Liens qui Libèrent, 2015) et du Prix de l’inégalité (éd. Les Liens qui Libèrent, 2012), le reconnaît volontiers : sa génération et celles qui ont suivi ont bénéficié d’un contexte et de perspectives économiques bien meilleures que celles des jeunes générations actuelles. “Dans le cas de notre génération, il y avait du travail. La seule question était quel travail, et ce que nous voulions faire. Nous savions que nous serions indépendants à 30 ans”, se souvient Joseph Stiglitz.

“Aujourd’hui, les choses ont radicalement changé”, affirme-t-il. La première préoccupation des jeunes n’est plus de savoir quel travail ils aimeraient faire, mais s’ils parviendront à trouver un emploi. “Combien de temps devront-ils attendre ? Seront-ils déçus par rapport aux études qu’ils ont faites ? Que devront-ils accepter pour subvenir à leurs besoins ?” poursuit l’économiste.

Le rôle de la déréglementation

Comment, en trente ans, un tel changement a-t-il pu avoir lieu ? Pour Joseph Stiglitz, la réponse est à chercher dans les politiques de déréglementation menées dans les années 1980, entre autres par Ronald Reagan et Margaret Thatcher. En choisissant de réduire les impôts et de moins réguler, les partisans de ces politiques ont creusé encore davantage les inégalités entre pauvres et riches — et par conséquent entre jeunes et vieux. L’économiste en est convaincu : les jeunes générations sont parmi les premières victimes de ce modèle économique.

Bien sûr, l’augmentation du chômage des jeunes, en Europe comme aux Etats-Unis, aurait probablement eu lieu sans ces politiques. L’inadéquation entre l’offre et la demande de travail ainsi que les défis posés par les nouvelles technologies “auraient pu rendre la vie des jeunes générations plus difficile, reconnaît Joseph Stiglitz. Mais cela ne serait en rien comparable à ce que les jeunes connaissent aujourd’hui” du fait de la dérégulation.

Repenser l’euro

Pour le prix Nobel d’économie, l’autre cause de ce “fossé générationnel” est européenne. Alors que le taux de chômage des jeunes est de 11,6% aux Etats-Unis, selon l’OCDE, en 2015, il atteignait 40,3% en Italie, 48,4% en Espagne et 49,8% en Grèce. “Soyons clair, c’est l’euro qui est à l’origine de ces problèmes, affirme Joseph Stiglitz. Ces pays avaient un taux de croissance supérieur à la moyenne européenne avant 2010.” Le diagnostic des experts de la Troïka (l’Union européenne, le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne) “n’a pas été le bon”.

L’économiste en est convaincu, la monnaie unique a pénalisé la jeunesse européenne car elle s’est faite “contre la croissance”. En appelant à davantage de flexibilité sur le marché du travail dans des pays en crise, la Troïka a également créé une compétition accrue entre générations d’actifs. Sans croissance ni demande, les entrants sur le marché du travail menacent les emplois des salariés en place. Les salaires baissent, et les jeunes entrent en compétition avec les plus âgés. “Ils ont fomenté une guerre entre jeunes et vieux”, soutient Joseph Stiglitz.

Changer de politique

Comment, aujourd’hui, répondre à ces problèmes ? “Cela va demander un véritable changement politique”, affirme-t-il. Le prix Nobel d’économie appelle la jeunesse à repenser le modèle de la zone euro, et sa propre génération — celle des baby-boomers — à reconnaître les difficultés économiques des jeunes. La solution réside ensuite dans l’accès à l’éducation et dans la relance de la demande, “pour qu’il y ait des emplois pour tous”. Car, poursuit Joseph Stiglitz, “si nous ne faisons rien, ce fossé se creusera encore davantage”.

Extrait de “La guerre des âges”, à voir dans “L’Angle éco” le 31 mai 2016.

Vous êtes à nouveau en ligne