Dopé aux subventions, le volailler Doux est menacé de régime par l'UE

L\'usine Doux de Châteaulin (Finistère), le 1er juin 2012.
L'usine Doux de Châteaulin (Finistère), le 1er juin 2012. (FRED TANNEAU / AFP)

Le volailler va devoir faire face à une baisse de moitié des subventions européennes, selon la radio Europe 1. Sa stratégie reposerait pourtant sur ces aides.

"Tout le modèle est à revoir parce que c'est quand même un gaspillage d'argent public." Contacté par francetv info, l'économiste Jacques Berthelot a des mots très durs envers les géants français de la volaille. En vertu des accords de la Politique agricole commune (PAC), ceux-ci reçoivent des subventions européennes pour écouler leur production à l'étranger. En Bretagne, les volaillers Tilly-Sabco et Doux captent ainsi des millions d'euros chaque année, qui leur permettent de subsister dans un marché mondial sans pitié. 

Or, cette manne pourrait se tarir : selon Europe 1, l'Union européenne va diviser par deux les subventions accordées à l'exportation des poulets congelés. Une activité tout à fait stratégique pour Doux.

Plusieurs observateurs accusent ces entreprises de tout miser sur ces aides européennes. En 2011, Doux a reçu la somme record de 55 millions d'euros. L'ensemble de son pôle frais a été mis en liquidation et un millier d'emplois vont être supprimés. Mais si la décision de l'UE se confirme, ce sont 5 000 autres emplois qui seraient en danger en Bretagne, selon Ouest-France.

Francetv info revient sur ces aides aux industries agroalimentaires.

Doux misait sur l'exportation au Moyen-Orient

Premier bénéficiaire des subventions. Lorsqu'une entreprise de volailles vend ses produits à l'étranger, la PAC lui verse des indemnités, censées compenser son handicap sur les cours mondiaux. En 2011, le groupe Doux a reçu 55 millions d'euros de subventions à l'exportation sous forme de "restitutions", ce qui fait du volailler le premier bénéficiaire d'aides agricoles en France. Selon Europe 1, la filière pourrait perdre 25 millions d'euros si l'Union européenne divise les aides.

Formule gagnante. L'entreprise a pris d'assaut le marché du Moyen-Orient. Les exportations y ont ainsi augmenté de 12% sur la seule année 2010. Aujourd'hui, Doux vend davantage de poulets aux Emirats arabes unis qu'en France. Cette destination lui permet de récupérer 217 euros de subventions par tonne (ce chiffre passera à 108 euros si l'UE divise les aides), selon les tarifs de restitution mis en place en octobre 2012.

Mais dans le même temps, les coûts de production au Brésil par exemple ont augmenté, avec la hausse des cours des céréales et des salaires. Si bien que Doux devient de plus en plus compétitif et que les restitutions semblent de moins en moins justifiées. Certains observateurs accusent le volailler d'accaparer des fonds issus des contribuables européens, à l'image des écologistes, qui dénoncent un "modèle agro-industriel" subventionné par l'argent public. 

L'export, depuis toujours. Rien de nouveau sous le soleil, puisque cette tendance à l'export remonte aux années 1970"Avec les prix garantis et les douanes, les prix agricoles à l'intérieur de l'Europe étaient plus élevés que sur les marchés mondiaux. Pour compenser ce fossé, l'Europe a donc versé des aides directes aux entreprises. La volaille fait partie de ces secteurs aidés", explique Samuel Féret, du groupe PAC 2013, un collectif d'organisations environnementales qui milite pour une meilleure distribution des aides. Selon lui, "le groupe Doux a donc fondé son modèle économique sur les aides européennes". Dès cette période, le Breton met le cap sur le Moyen-Orient. Charles Doux déclare alors que les poulets Doux y sont aussi connus que le Coca-Cola, comme le rappelle Le Figaro.

Le redressement judiciaire a relancé le débat

Le paquet sur le congelé subventionné. Placé en redressement judiciaire le 1er juin 2012, à cause d'un déficit de 430 millions d'euros, le groupe Doux a choisi de se recentrer sur le pôle congelé, dont l'intégralité est destinée à l'exportation et pourrait souffrir de la diminution des subventions. Rien d'étonnant, selon le représentant CFDT Jean-Luc Guillart, puisque "le groupe a toujours fait ça. Il s'est positionné sur les poulets congelés avec les restitutions européennes". 

Le conseiller régional EE-LV de Bretagne, René Louail, est du même avis : "L'objectif du groupe est de produire un produit hautement subventionné. S'il s'est accroché comme un lion à l'export, c'est pour les subventions !" La direction n'a d'ailleurs jamais caché que le secteur des exportations était "très rentable". Le site de Châteaulin (Finistère) est décrit en interne comme une "arme de guerre" et "un bijou", capable de produire 500 000 poulets par jour.

Le frais pas rentable. "Il n'y a pas d'effet d'aubaine [lié aux aides européennes]. Nous bénéficions de mécanismes, nous nous y plions et nous prenons le meilleur, comme toutes les entreprises", explique-t-on chez Doux à francetv info. Dans le même temps, le volailler a placé en liquidation l'intégralité de son pôle frais, dont la production est destinée à la France et qui n'ouvre pas de subventions. Un millier d'emplois seront supprimés et trois sites sont d'ores et déjà fermés. La direction se défend de tout opportunisme et rappelle que la filière perdait chaque année entre 20 et 30 millions d'euros. René Louail, lui, dénonce un "comportement aveugle qui vise à récupérer de l'argent public". 

Pourquoi cette dépendance aux aides est dangereuse

La France veut le statu quo. Au fil des mois, le montant des restitutions se réduit comme peau de chagrin. Fixées à 325 euros la tonne en avril, elles ont été rabaissées à 217 euros en octobre, ce qui représentait déjà un manque à gagner de 20 millions d'euros pour l'entreprise, selon nos informations, et pourraient donc passer à 108 euros la tonne. "La direction nous a dit qu'elle avait budgétisé l'impact éventuel de la diminution des restitutions pour 2013", expliquait Jean-Luc Guillart, de la CFDT fin 2012. Mais cela n'a pas gommé toutes les inquiétudes. L'économiste Jacques Berthelot est assez pessimiste. "Sans ces aides, le groupe ne pourrait pas exporter. Cette stratégie est donc dangereuse. Doux pense que ces restitutions vont durer, mais si elles sont coupées, le groupe produirait alors des poulets qui ne conviennent pas au marché européen." 

Faut-il sauver Doux ? La France est le premier producteur de poulets d'Europe. Mais leur qualité ne convient pas au marché français et l'Hexagone doit ainsi importer 40% de ses besoins, la plupart du temps... d'autres pays de l'Union européenne. L'économiste Jacques Berthelot a ainsi dénoncé (PDF) à de nombreuses reprises une "absurdité économique"Certains syndicats s'étonnent que l'Europe continue de subventionner une entreprise qui licencie. "Il y a un effet pervers. Quand une entreprise touche des restitutions, elle devrait avoir l'obligation de ne pas licencier", déplore Jean-Luc Guillart. 

Des subventions contestées ? D'autant que les subventions ne sont pas du goût de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). "Si des pays comme le Brésil ou la Thaïlande estiment que cela leur porte un grave préjudice, elles pourraient déposer un recours", explique Jacques Berthelot. "La Chine a instauré des droits compensateurs en 2010 sur les importations de poulets venant des Etats-Unis, avec l'argument que les poulets américains étaient fortement subventionnés par les aliments du bétail, comme le maïs. Cela pourrait tout à fait s'appliquer à l'Europe."