Une victime de cyberharcèlement à Washington (Etats-Unis), le 19 décembre 2016. 
Une victime de cyberharcèlement à Washington (Etats-Unis), le 19 décembre 2016.  (THE WASHINGTON POST)

"On se retrouve seule avec cette violence" : les victimes de cyberharcèlement démunies face à la difficile traque des auteurs

Laetitia est fière d'elle. Cette lycéenne a réussi à démasquer elle-même son cyberharceleur. C'était en 2011. Elle raconte la scène au magazine Closer : "Je recevais des texto flippants du type 'je te vois, tu es habillée comme ça ce matin'..." Un jour, l'auteur lâche un indice : "Je sors de chez le CPE, ça s'est mal passé. Donc, ce soir, c'est ta fête. Besoin de me défouler !" Un copain de Laetitia appelle le numéro. "Planquée, j'ai alors vu un garçon que je ne connaissais pas, sortir le téléphone de sa poche", raconte la jeune fille. Le soir même, elle donne le nom de son harceleur aux gendarmes, grâce au trombinoscope transmis par le conseiller principal d'éducation.

L'histoire se termine deux ans plus tard, avec la condamnation de l'ancien lycéen à huit mois de prison avec sursis. C'est l'une des rares décisions de justice en matière de cyberharcèlement. Cette infraction ne court pas les tribunaux. Si la Chancellerie, sollicitée par franceinfo, ne dispose pas de statistiques pour ce type d'affaires, une rapide recherche atteste du peu de jugements dans ce domaine, à l'instar du harcèlement sexuel, dont 95% des plaintes sont classées sans suite.

Porter plainte, le premier obstacle

Dans le cas de Laetitia, l'auteur était unique et a pu être identifié rapidement. La tâche se complique lorsque le harcèlement en ligne devient l'œuvre d'une masse d'internautes anonymes. Les femmes en sont les premières victimes. Dernière en date, la journaliste Nadia Daam, harcelée par des internautes du forum 18-25 du site Jeuxvideo.com après une chronique sur Europe 1. Elle y dénonçait un autre cyberharcèlement commis par cette communauté : la saturation d'un numéro "anti-relous" contre le harcèlement de rue, lancé par les militants Clara Gonzales et Elliot Lepers, eux-mêmes ciblés par des insultes et des menaces en tout genre.

Nadia Daam et Europe 1 ont porté plainte au commissariat du 8e arrondissement de Paris. Nul doute que cette affaire, suivie au sommet de l'Etat avec Marlène Schiappa, l'intervention de la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, est prise au sérieux par les enquêteurs. Selon nos informations, le dossier est d'ailleurs remonté à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne de la police judiciaire parisienneIl n'en va pas toujours de même avec des dossiers moins médiatiques, traités par les brigades locales et des policiers moins chevronnés. Dans ce cas, le simple fait de porter plainte relève parfois de la gageure. Or, il faut aller vite, le délai de prescription étant généralement de trois mois dans ce domaine.

Sur la centaine de femmes accompagnées par le collectif Féministes contre le cyberharcèlement, "60 à 70% se voient refuser le dépôt de plainte", constate Johanna Soraya, membre et cofondatrice. "On a tenté de nous décourager", confirme Clara Gonzales, qui est allée porter plainte avec Elliot Lepers dans un commissariat d'une banlieue francilienne. "Je ne vois pas d'infraction, des violences ont-elles été commises contre vous ?" leur a-t-on demandé. 

C'est comme si la police nous disait : 'revenez quand quelque chose vous sera vraiment arrivé'.

Clara Gonzales

à franceinfo

Après avoir insisté, ils sont finalement reçus trois jours plus tard et entendus pendant cinq heures. "Les 'plaintiers', ce n'est pas leur spécialité, estime Clara Gonzales. Ce n'est pas de la mauvaise volonté mais une méconnaissance totale." Non seulement certains policiers ne connaissent pas les réseaux sociaux mais d'autres pensent qu'il suffit de se déconnecter pour en finir avec le harcèlement. Même chose côté gendarmerie. Marie*, harcelée en ligne par des militants d'extrême droite en 2016, a dû elle aussi insister pour porter plainte après avoir reçu "1 300 messages haineux", dont des menaces de mort.

On m'a dit de supprimer mes profils et d'oublier.

Marie

à franceinfo

Des incidences dans la vraie vie

Bien souvent, le cyberharcèlement déborde pourtant "IRL" ("In real life", "dans la vraie vie"). Marie a perdu des amis, son emploi et a vécu dans la terreur que son adresse soit divulguée. Pour qualifier leurs actions, les cyberharceleurs emploient d'ailleurs des termes qui n'ont rien de virtuel, comme des "raids" ou des "opex", pour "opérations extérieures". Nadia Daam a ainsi subi une tentative d'intrusion à son domicile en pleine nuit. Trois individus se sont présentés devant le domicile d'Elliot Lepers. Les persécuteurs de l'enseignante et féministe Flo Marandet ont été jusqu'à appeler son collège et le rectorat pour diffuser des rumeurs sur sa personne.

Pour contourner la barrière du commissariat, le collectif Féministes contre le cyberharcèlement recommande aux victimes de porter plainte directement auprès du procureur. Pas le plus simple. "Mieux vaut être assisté d'un avocat pour rédiger la plainte et y joindre des éléments de preuve", explique Johanna Soraya. A moins de bénéficier de l'aide juridictionnelle, ce qui suppose d'avoir de faibles revenus, il faut non seulement avancer les frais d'avocat mais aussi parfois payer les services d'un huissier pour authentifier les captures d'écrans des messages incriminés. "Pour un PV d'huissier, il faut compter entre 300 et 400 euros", précise Romain Darrière, avocat spécialisé dans ce type de délits.

"J'ai versé 1 500 euros de frais et 1 000 euros à l'avocat", calcule Caroline de Haas, dont les deux plaintes pour cyberharcèlement ont été classées sans suite fin 2016. "J'ai déboursé cette somme pour rien, puisque le juge n'est pas parvenu à remonter jusqu'aux auteurs", souffle la féministe, prise pour cible après avoir fait un commentaire sur les agressions sexuelles commises par des migrants à Cologne (Allemagne).

Trop d'auteurs à poursuivre

C'est l'autre difficulté à laquelle se heurtent les victimes : quand bien même une enquête est diligentée, les moyens mis en œuvre pour retrouver les auteurs masqués derrière un pseudo ne suivent pas. "Quand on a une adresse IP [l'élément d'identification du réseau utilisé par l'internaute], on n'a pas forcément le posteur du message", prévient le colonel Nicolas Duvinage, chef de la section de cybercriminalité de la gendarmerie, le C3N, qui compte 38 personnes au siège à Pontoise (Oise). Les cyberharceleurs peuvent brouiller les pistes, en utilisant par exemple une application pour masquer leur adresse IP réelle. Ou en utilisant une connexion partagée.

Si le message a été posté depuis un cybercafé ou un réseau wifi, dans une gare ou un MacDo, une adresse IP va ressortir avec 10-15 internautes derrière et autant de vérifications.

Nicolas Duvinage

à franceinfo

Dans le cas d'un cyberharcèlement collectif, impossible, en outre, de poursuivre tous les auteurs. "C'est l'effet collectif du cyberharcèlement qui a un impact sur la victime, mais c’est précisément ce qui rend les poursuites difficiles", résume une source judiciaire. Et d'ajouter : "La justice sait traiter un fait unique comme une agression. Elle a plus de mal à rendre compte d'un phénomène global, d'une succession d'évènements qui prennent tout leur sens lorsqu'ils sont ajoutés les uns aux autres."

La victime doit donc se contenter de cibler les messages les plus virulents, comme les menaces de mort ou de viol. Pour chaque auteur, les services de police et de gendarmerie doivent envoyer une réquisition aux réseaux sociaux concernés, dont les sièges sont à l'étranger. "Quand Facebook ou Twitter daignent nous répondre, plus ou moins vite, il faut ensuite solliciter le fournisseur d'accès à internet", détaille Nicolas Duvinage. Là encore, les délais sont courts : les adresses IP ne peuvent pas être conservées plus d'un an.

D'autres priorités en matière de cybercriminalité

Si le parcours s'avère trop sinueux pour accéder au cyberharceleur, l'enquête tourne court. Les enquêteurs de base ne sont pas formés sur ces questions techniques. "Aujourd'hui, on préfère mettre l'accent sur la self-défense et le maniement des armes", rétorque-t-on côté gendarmerie. "La cyberenquête doit rester l'apanage des policiers spécialisés", balaye-t-on côté police. Des services de cybercriminalité actuellement focalisés sur la pédophilie ou le terrorisme. Pour retrouver l'auteur d'un compte Twitter qui faisait l'apologie du terrorisme toute la journée, les gendarmes de la cellule C3N ont ainsi enquêté pendant un an et émis 200 réquisitions. "Il y avait un vrai risque de passage à l'acte", justifie Nicolas Duvinage. Rien à voir avec les moyens déployés dans un cas classique de cyberharcèlement.

Les 80 policiers de la Sous-direction de lutte contre la cybercriminalité ont les mêmes prérogatives. Certains effectuent des cyberpatrouilles sur les forums de Jeuxvideo.com. Mais pas pour y repérer d'éventuels cyberharceleurs. "Dans un tel cas, pour agir, il faut une plainte et une victime présumée. On ne recherche pas l'infraction", explique une source policière. Quand bien même policiers et gendarmes souhaiteraient anticiper certains "raids" en se faisant passer pour un internaute, l'enquête sous pseudo n'est pas autorisée dans ce cadre. La cyberinfiltration est réservée à d'autres dossiers, comme les atteintes aux mineurs, le trafic d'armes ou de médicaments, la traite d'êtres humains... "Nous sommes en discussion avec le ministère de la Justice pour élargir le champ des enquêtes sous pseudo", fait toutefois savoir Nicolas Duvinage.

Le système D des victimes

Les poursuites sont donc rares, malgré un arsenal juridique répressif complet. Depuis les années 2000, la loi a créé le délit d'usurpation d'identité numérique, introduit une circonstance aggravante quand le harcèlement est commis en ligne et pénalisé le "revenge porn", cette pratique qui consiste à poster des photos ou des vidéos compromettantes de son ex. "Il n'y a pas de trou dans la raquette au niveau des outils juridiques, juge un parquetier d'Ile-de-France. Mais la réponse au cyberharcèlement ne peut pas être que judiciaire."

De fait, face à l'impunité des auteurs de cyberharcèlement, les victimes font le dos rond en attendant que le lynchage s'arrête de lui-même. "Ça s'est calmé quand j'ai quitté les Femen", raconte à franceinfo Eloïse Bouton. Cette féministe de 34 ans a été harcelée pendant deux ans, entre 2012 et 2014. "Un 'twittos' a menacé de me pendre, les gens venaient sonner à mon interphone la nuit, m'appelaient sur mon téléphone fixe, m'envoyaient des lettres anonymes", énumère-t-elle. Malgré plusieurs tentatives, elle n'a pu porter plainte qu'une seule fois. Sans résultat.

On se retrouve seule avec cette violence.

Eloïse Bouton

à franceinfo

Aujourd'hui, le bruit de fond ne s'est pas tout à fait arrêté. "Quand on est féministe, c'est un peu tout le temps", observe la jeune femme. "Ce qui me protège, c'est d'avoir créé le Tumblr 'Paye ton troll'. J'y reposte les messages haineux que je reçois. Cela en a découragé plus d'un. La politique du 'Name et Shame' ["Désigne et humilie"] fonctionne." Caroline de Haas, elle, a bloqué 1 427 comptes sur Twitter et masqué des mots sur le réseau social tels que "féminazie", "pute", "salope", "conne". Un filtre qui met à distance les insultes, moins nombreuses mais toujours présentes.

Pour en finir avec ce système D, le collectif Féministes contre le cyberharcèlement a mis un ligne un guide pour les victimes et les oriente vers des avocats militants. Valence Borgia est l'une d'entre eux. Elle a accepté de défendre gracieusement Marie, dont la première plainte à la gendarmerie n'avait jamais abouti. "Les plateformes comme Facebook et Twitter ont un véritable rôle à jouer, analyse-t-elle. Même si elles tiennent à préserver la liberté d'expression, elles doivent comprendre qu'on n'a pas plus de droits sur internet que dans la rue." Webedia, le propriétaire de Jeuxvideo.com, semble avoir entendu l'appel de Marlène Schiappa en doublant le nombre de ses modérateurs. Un timide pas en avant. 

* Le prénom a été modifié.

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