Paris : pourquoi le "Bouquet de tulipes" de Jeff Koons, offert en hommage aux victimes des attentats, sème la zizanie

Jeff Koons présente son œuvre \"Bouquet of Tulips\" à l\'ambassade des Etats-Unis à Paris, le 21 novembre 2016. 
Jeff Koons présente son œuvre "Bouquet of Tulips" à l'ambassade des Etats-Unis à Paris, le 21 novembre 2016.  (XAVIER FRANCOLON / SIPA)

L'artiste américain, qui se dit ému par les attaques terroristes qui ont frappé Paris en 2015, a promis de faire don à la ville d'une œuvre. Mais dans le milieu de l'art et chez certains politiques, des voix s'élèvent contre ce projet. 

Le bouquet de fleurs s'est transformé en cadeau épineux. Dimanche 4 février,  la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a déclaré au Journal du dimanche que le gouvernement allait mettre autour de la table des représentants de la scène artistique française ainsi que la mairie de Paris. Objectif : mettre un terme à la polémique qui entoure le Bouquet of tulips, une œuvre monumentale offerte par Jeff Koons à la capitale. La ministre espère ainsi qu'il sera possible de "trouver ensemble une solution à la hauteur de l'enjeu symbolique."

L'artiste américain avait annoncé en novembre 2016 son intention d'offrir la sculpture à Paris, après les attentats de 2015. Mais ce geste est vivement critiqué depuis la mi-janvier et la publication d'une tribune hostile à son installation. Voici ce qui cloche avec ses tulipes. 

Son emplacement est contesté 

Pour installer son œuvre, l'artiste a retenu un emplacement privilégié, entre le Palais de Tokyo et le Musée d'Art moderne de la ville de Paris. Une zone piétonne, à deux pas de l'esplanade du Trocadéro, dans le 16e arrondissement. Dans un communiqué publié le 29 janvier, l'équipe de Jeff Koons a défendu ce choix "qui résulte d'une longue réflexion menée depuis l'automne 2016". Selon cette société de production, la localisation de ce Bouquet de tulipes doit être "pertinente, porteuse de valeurs humaines et culturelles, plutôt qu'institutionnelles et politiques, exclusive, en raison de l'hommage que constitue [l'œuvre], et ouverte, compte tenu du grand nombre d'œuvres d'art déjà installées dans l'espace public parisien." A titre d'exemple, elle cite même la statue de la Liberté, à New York, illustration d'une parfaite symbiose entre l'œuvre et son message. 

L'artiste, qui s'est déplacé à Paris en juillet 2016, a visité les autres endroits proposés par la mairie, mais les a tous déclinés "puisqu'ils se trouvaient dans la perspective de bâtiments emblématiques de Paris." 

Jeff Koons présente son œuvre \"Bouquet of Tulips\", à l\'ambassade des Etats-Unis à Paris, le 21 novembre 2016. 
Jeff Koons présente son œuvre "Bouquet of Tulips", à l'ambassade des Etats-Unis à Paris, le 21 novembre 2016.  (MICHEL EULER/AP/SIPA / AP)

Or, l'emplacement choisi par l'artiste a de nombreux détracteurs. Dans une tribune publiée par Libération le 21 janvier, un collectif de personnalités du milieu culturel accuse l'œuvre, "par son impact visuel, son gigantisme (12 m de hauteur, 8 de large et 10 de profondeur) et sa situation", de "[bouleverser] l’harmonie actuelle entre les colonnades du Musée d’art moderne de la ville de Paris et le Palais de Tokyo, et la perspective sur la tour Eiffel." Enfin, "placer 35 tonnes au-dessus des salles d’exposition du Palais de Tokyo est un défi important. Déjà incertaine, la sécurité d’une telle entreprise à long terme est impossible à garantir", font-ils valoir. Avant d'évoquer un emplacement "cynique", car "sans aucun rapport avec les tragiques événements invoqués et leur localisation".

Pour l'ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, auteur d'une tribune dans Le Monde à ce sujet, l'œuvre est tout simplement "contraire à l'architecture du lieu", entrant en conflit avec la volonté des architectes du Palais de Tokyo. Et le galériste Georges-Philippe Vallois de s'interroger dans Les Echos : "Le refus d'un autre emplacement ne laisse-t-il pas transparaître une vanité artistique plus qu'une compassion ?" 

Les intentions de l'artiste sont mises en doute  

Pour la maire de Paris, Anne Hidalgo, interrogée par le site du JDD, le don de Jeff Koons "est un geste beau et généreux, qui témoigne de l'amitié très forte entre nos deux pays." Et pour cause, l'œuvre doit se penser en "symbole de souvenir, d’optimisme et de rétablissement, afin de surmonter les terribles événements qui ont eu lieu à Paris." Mais les signataires de la tribune de Libération ne croient pas en l'altruisme de cet artiste "devenu l’emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif." Ainsi, offrir à ses œuvres "une si forte visibilité et reconnaissance ressortirait de la publicité ou du placement de produit, et serait particulièrement déplacé dans ce lieu très touristique, entre deux institutions culturelles majeures, dévolues notamment aux artistes émergents et à la scène artistique française", s'inquiètent-ils. 

Dans une pétition initiée par l'association Espace35 et signée par plus de 7 600 personnes, les opposants à l'installation de l'œuvre de Jeff Koons suspectent "l’artiste vivant le plus cher au monde et ses collectionneurs de mettre à profit cette opportunité de cadeau pour 'statuer' sa légitimité et faire ainsi monter sa cote."

D'autant plus que Jeff Koons n'est pas connu pour sa générosité : alors qu'il "est d'usage pour un artiste bénéficiant de rétrospective dans des institutions majeures d'offrir par reconnaissance une pièce, (...) Versailles et Pompidou ont déroulé le tapis rouge à Koons, sans que celui-ci ne fasse le moindre geste", relèvent Les Echos.

Son coût est remis en question

En assurant que le coût de son installation sera assuré par des mécènes américains et français, la maire de Paris n'a pas pour autant désamorcé la polémique. Selon les signataires de la tribune de Libération, la construction et l’installation de la sculpture coûteront "3,5 millions d’euros au minimum". Or, elles seront "financées par des mécènes, notamment français, qui bénéficieraient d’abattements fiscaux à hauteur de 66% de leur contribution", poursuivent-ils. 

"A 66%, c'est donc l'argent des contribuables qui la financerait !" s'est indignée Danielle Simonnet, conseillère La France insoumise de Paris, dans un communiqué publié vendredi 2 février. Dans un vœu au Conseil de Paris, l'élue demande ainsi à la ville de renoncer à l'encombrant cadeau, rapporte BFMTV

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