Dons pour Notre-Dame : "Un milliard d'euros en 24 heures, c'est du jamais vu", déplore un dirigeant d'Emmaüs

(PHILIPPE WOJAZER / X00303)

En 24 heures, les promesses de dons pour la reconstruction de Notre-Dame frôlent le milliard d'euros. Une générosité qui fait grincer des dents certains qui pensent aux exclus de la société. 

"Un milliard d'euros en 24 heures, c'est du jamais vu", a réagi mercredi 17 avril sur franceinfo Thierry Kuhn, directeur d’Emmaüs Mundo, alors que les dons pour la rénovation de Notre-Dame de Paris devraient atteindre le milliard d’euros, 24 heures à peine après l'appel aux dons.

Une solidarité nationale qui ne plaît pas à tout le monde"Aujourd'hui c'est Notre-Dame de Paris qui brûle mais c'est notre maison commune qui brûle. Pour le coup, qu'est-ce qu'on fait pour reconstruire notre pays ?", s'interroge Thierry Khun, qui déplore un "ruissellement (...) sélectif et laissé à la libre appréciation de ceux qui détiennent aujourd'hui une grande partie de la richesse".

franceinfo : Les dons pour Notre-Dame s'envolent alors que les dons aux associations diminuent. Comment réagissez-vous ?

Thierry Kuhn : D'abord, on est tous sous le choc. Cet incendie à Notre-Dame est terrible pour nous tous parce que c'est un symbole fort, et cette mobilisation, c'est une bonne chose. Évidemment, elle ne va pas sans poser de questions. On a besoin aujourd'hui de la mobilisation de tous autour des questions de solidarité, des questions d'écologie. Un milliard d'euros en 24 heures, c'est du jamais vu et surtout c'est du jamais vu pour les questions de solidarité et la question aux personnes les plus en difficulté. Finalement, le ruissellement fonctionne mais il est un peu sélectif et laissé à la libre appréciation de ceux qui détiennent aujourd'hui une grande partie de la richesse. On a besoin aussi de cette richesse pour la lutte contre l'exclusion, pour les autres, ceux qui n'ont pas les moyens.

Après plusieurs mois passés à entendre que les moyens financiers manquent, vous voyez aujourd'hui l'argent sortir des caisses. Cela vous choque-t-il un peu ?

Oui, parce qu'on est très nombreux à dire que l'argent existe pour lutter contre l'exclusion, or les dons baissent pour les associations. La question de la solidarité, des inégalités c'est un trésor national qu'il faut sauver auss, c'est une grande cause qui peut tous nous rassembler. Les dons aux associations, cela représente trois milliards d'euros par an, et là, on vient d'attribuer en 24 heures un tiers de ce qui est donné à la solidarité. C'est une baisse de 200 millions d'euros en 2018. Moi, je proposerais qu'en même temps que la reconstruction de Notre-Dame, on reconstruise notre pays. "La maison brûle" comme disait Jacques Chirac. Aujourd'hui c'est Notre-Dame de Paris qui brûle mais c'est notre maison commune qui brûle. Pour le coup, qu'est-ce qu'on fait pour reconstruire notre pays ? Ma proposition, ce serait de dire "un nouveau toit pour Notre-Dame mais également et surtout un toit pour tous". Et ça, on pourrait très bien le réaliser : 1 euro qui est donné pour Notre-Dame, c'est 1 euro qui est donné pour la solidarité et pour la question de l'écologie.

Vous y voyez une forme de fracture sociale inversée ? Il est "plus gratifiant" de donner pour Notre-Dame que pour des fonds de solidarité ?

Oui, parce que notre vivre ensemble, notre capacité à lutter contre les exclusions, c'est aussi un trésor national et une cause qui doit mobiliser les plus riches comme les plus pauvres. On a des gens qui n'ont pas les moyens, qui donnent aux associations, qui donnent à la lutte contre les inégalités, qui donnent également pour l'écologie qui sont des causes importantes. Or, on voit bien que, avec la baisse des impôts pour les plus riches, avec la disparition de l'ISF, les plus riches font d'autres choix et qu'ils n'ont plus cette conscience de la solidarité nationale. Cela interroge parce qu'on parle des plus riches, on parle des grandes entreprises, des grandes fondations mais ce sont également les grandes collectivités. On n'arrête pas de dire "On n'a plus d'argent". C'est ce que les plus pauvres entendent et il y a une forme de résignation parmi les plus exclus, et je peux vous dire que la colère gronde. Ça ne présage pas de bons augures pour l'avenir. Il y a urgence. On est en état d'urgence sociale et économique.

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