Violences dans les manifestations : "Les doctrines de maintien de l'ordre sont inadaptées aux évolutions", estime un spécialiste

Heurts en marge de la manifestation du personnel soignant à Paris le 16 juin 2020
Heurts en marge de la manifestation du personnel soignant à Paris le 16 juin 2020 (JAN SCHMIDT-WHITLEY/LE PICTORIUM / MAXPPP)

Au lendemain de la manifestation des soignants à Paris, émaillée par des incidents, Cédric Mas, spécialiste terrorisme et société, et président de l'Institut Action Résilience, estime que "les doctrines de maintien de l'ordre sont complètement inadaptées aux évolutions des manifestants".

"A chaque fois que nous avons des manifestations qui génèrent de la violence, c'est d'abord un échec des forces de maintien de l'ordre", explique Cédric Mas. Ce spécialiste terrorisme et société, et président de l'Institut Action Résilience, s'est exprimé sur franceinfo ce mercredi 17 juin. Au lendemain des incidents qui ont eu lieu en marge de la manifestation des soignants à Paris, il estime que "le maintien de l'ordre à la française" des années 1970-1980, "est aujourd'hui complètement dépassé".
 
franceinfo : Selon vous, il y a une impasse tactique dans le maintien de l'ordre en France ?
 
Cédric Mas : Les doctrines de maintien de l'ordre qui sont appliquées par les forces de l'ordre sont complètement inadaptées aux besoins et aux évolutions des manifestants, mais aussi aux besoins et aux attentes de la population. Il convient de se tourner vers le pouvoir politique. Il faut bien rappeler que le maintien de l'ordre, c'est certes une opération confiée aux forces de l'ordre, mais c'est avant tout une opération politique avant d'être policière et sûrement pas militaire. Donc, c'est là-dessus que vraiment il y a des questions à se poser. Avec le recul de quelques heures, on a cette séquence où nous avons eu une manifestation plutôt pacifique, plutôt populaire, avec des scènes de fraternisation entre les policiers et les soignants qui s'applaudissent mutuellement. Nous avons les héros de 2015 qui applaudissent et qui sont applaudis par les héros de 2020. Nous avons donc une manifestation qui n'est pas constituée au départ d'éléments destinés à devenir violents. Et malheureusement, les techniques employées ou l'absence de prise en compte des nouvelles techniques plus modernes ont amené une partie de la manifestation à prendre fait et cause, ou avoir des comportements qui ont pu les rattacher aux éléments les plus violents. Cela a abouti aux scènes que nous avons vu qui sont un désastre, qui sont un échec pour le maintien de l'ordre. La responsabilité du maintien de l'ordre, c'est à la force publique qu'elle incombe. Et donc, à chaque fois que nous avons des manifestations qui génèrent de la violence, c'est d'abord un échec des forces de maintien de l'ordre.
 
S'il y a des éléments perturbateurs en marge du cortège, c'est de la faute des forces de l'ordre ?

La problématique d'une doctrine de maintien de l'ordre telle que celle qui est appliquée par les forces de police aujourd'hui, c'est de faire en sorte que ces éléments perturbateurs ne soient pas expulsés, séparés du reste du cortège, mais au contraire, puissent y trouver refuge et obtenir le soutien du nombre et de la masse des manifestants désorientés, bloqués et qui se sont sentis agressés par les techniques comme les jets de gaz lacrymogènes non expliqués. Si vous voulez, il y a deux problématiques dans le maintien de l'ordre français aujourd'hui, c'est l'incompréhension du manifestant lambda de ce qui se passe parce qu'il y a des actions des forces de l'ordre qui peuvent être légitimes face à des éléments externes ou périphériques à la manifestation mais qui vont rejaillir sur l'intégralité de la manifestation. Et donc, on va créer un groupe cohérent. On va créer artificiellement une cohésion qui va profiter à ces éléments violents. La deuxième chose c'est l'escalade. C'est-à-dire qu'en utilisant des outils qui sont des outils de maintien de l'ordre violents contre une foule qui, au départ, ne l'est pas particulièrement - même si en son sein, il y avait des éléments peut-être un peu plus agités - on va provoquer cette escalade et la perte de contrôle. Les images que nous avions hier sont choquantes à ce titre-là. Quand une unité de maintien de l'ordre, qui est une unité collective, se retrouve à charger, c'est une perte de contrôle, y compris dans son sein. Vous voyez les policiers se tenir mutuellement, eux-mêmes ne sont plus contrôlés ni par leur hiérarchie ni par personne.
 
Est-ce qu'il y a un changement dans l'attitude des forces de l'ordre qui a entraîné cela ?
 
Il y a trois points pour répondre à cette question. D'abord, elle n'a pas changé, justement par rapport à d'autres pays européens qui se sont d'ailleurs regroupés pour étudier ces phénomènes-là. Je parle de l'Allemagne, de la Suède, de la Suisse ou même du Royaume-Uni, qui a fait un énorme effort à ce niveau-là. Il faut savoir que l'initiative européenne de partage d'expérience entre les polices en matière de maintien de l'ordre, la France n'y a même pas participé. Et ça m'amène au deuxième point qui est la cécité absolue, la suffisance au sein même du corps policier, qui en sont encore à vanter les louanges du maintien de l'ordre à la française, qui constituait peut-être un progrès dans les années 1970-1980, notamment dans la volonté assumée et réussie des forces de l'ordre d'éviter les décès. Mais cette méthode est aujourd'hui complètement dépassée par rapport aux attentes de la population et aux évolutions des techniques des manifestants. Le troisième aspect de cet élément-là, c'est que il faut rappeler que des violences en marge de manifestations, ce n'est pas une nouveauté. Ce n'est pas quelque chose qui est apparu il y a dix ans ou vingt ans. Ça existe depuis tout le temps. Il y a de nombreux cas dans l'histoire de manifestations qui peuvent dégénérer. Il appartient au concepteur des doctrines qui sont appliquées par les forces de l'ordre dans les opérations de maintien de l'ordre de tenir compte des apports les plus récents de la recherche universitaire en matière de sociologie et de psychologie des foules, pour éviter que les outils qui sont mis à disposition des troupes et les tactiques qui leur sont enseignés aggravent la situation au lieu de la résorber.

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