Pourquoi on devrait accepter sans broncher la (fausse) pénurie de légumes

Un étal de légumes dans un marché de Londres (Angleterre), vendredi 3 février 2017. 
Un étal de légumes dans un marché de Londres (Angleterre), vendredi 3 février 2017.  (PETER NICHOLLS / REUTERS)

Cinq fruits et légumes par jour, c'est bien. Des légumes de saison, c'est encore mieux. De toute façon, les autres manquent cruellement sur les étals. L'occasion d'apprendre à s'en passer.

Le désarroi des Britanniques tient en un mot-dièse #lettucecrisis (#crisedelalaitue). Depuis plusieurs jours, des supermarchés outre-Manche sont contraints de rationner certains légumes, comme la laitue et les brocolis. Pendant que les consommateurs se lamentent et ironisent sur cette pénurie (en proposant des laitues à 500 livres sterling sur eBay, par exemple), les étals français affichent, quant à eux, des tarifs jugés exorbitants. Les #JeSuisSalade n'ont pas encore vu le jour sur les réseaux sociaux, mais la colère monte. 

Interrogé sur Europe 1, mardi 7 février, un commerçant de légumes bio parisien se lamente : "L'aubergine est à 9,95 euros. Normalement, c’est 5,95 euros. (...) On a des brocolis à 7 ou 8 euros le kilo, alors que normalement, c’est 4 ou 5. On les paye deux ou trois fois le prix de gros normal." Même malaise chez les clients. Rencontré par franceinfo, un homme confie se priver de courgette, faute de moyen. Terrible, n'est-ce pas ? A moins que ce ne soit parfaitement normal ? Entre deux bouchées de tarte aux poireaux, franceinfo tire trois enseignements de cette flambée des prix.

D'abord, ce n'est pas une vraie pénurie

Pour comprendre les raisons de ces problèmes d'approvisionnement, il faut se pencher sur les produits concernés : courgettes, laitues, brocolis et, dans une moindre mesure, aubergines, tomates et autres poivrons... Tous sont des fruits et légumes estivaux, dont la récolte n'est naturellement pas possible dans nos contrées, passé le mois de novembre, au plus tard. Si nous en trouvons toujours sur nos étals, à des prix (habituellement) corrects, c'est grâce à (ou à cause de) deux stratagèmes : l'industrialisation, ou la culture hors-sol, dans des serres protégées des aléas climatiques, et l'importation en provenance de pays plus chauds, comme l'Espagne, l'Italie ou encore le Maroc. Ces deux solutions, loin d'être satisfaisantes (cultures énergivores, transport, etc.), ont consolidé le mythe selon lequel les Français pouvaient manger ce qu'ils désiraient quand ils le désiraient, sans se ruiner. 

Pourtant, l'hiver, "vous avez le poireau, le céleri, le chou, le navet, la mâche, l'endive, liste Jacques Rouchaussé, le président de Légumes de France, cité par Europe 1. On a quand même une variété de légumes à disposition du consommateur, au juste prix." Les Français peuvent passer l'hiver en respectant l'environnement, à condition de faire une croix sur la ratatouille en janvier. Essentiel, mais pas évident. Même le candidat écologiste à la présidentielle, Yannick Jadot, a reconnu dans Le Monde être "accro aux tomates, même l'hiver". Et il n'est pas le seul.  

Selon un article de 2015 de la revue LSA, spécialisée dans la consommation, "40% des fruits et légumes consommés en France (produits exotiques et de contre-saison compris)" sont importés, en 2014, "soit une augmentation de 30% depuis ces quinze dernières années." Et au pays du "fish and chips", 50% des légumes consommés en hiver proviennent carrément d'Espagne. En janvier 2016, le pays, premier exportateur de fruits et légumes de l'Union européenne, a livré 1 280 000 tonnes de fruits et légumes à ses voisins, indique El Pais (en espagnol) et notamment à la France et au Royaume-Uni, ses deux premiers clients. 

En réalité, le contenu de notre assiette reste dépendant de la météo

Cet hiver, les conditions météorologiques ont été exécrables en Espagne entre décembre et janvier. Des pluies diluviennes se sont abattues sur le sud du pays, provoquant de graves inondations, responsables de la mort de deux personnes en Andalousie, début décembre. Ont suivi le froid et la neige, deux éléments dévastateurs pour les cultures : les agriculteurs ont perdu entre 20 et 30% de leur récolte, selon les chiffres du ministère de l'Agriculture relayés par la presse ibérique. Dans la région de Murcie, qualifiée par The Telegraph (en anglais) de "principale plaque tournante européenne de la laitue" et sinistrée cet hiver, voyez la détresse de ce brocoli, immortalisé à la mi-janvier dans cette province située au sud-est de l'Espagne.

(PABLO BLAZQUEZ DOMINGUEZ / GETTY IMAGES EUROPE)

La crise est telle que des parlementaires ont demandé à ce que les zones de Canara et de Valentin, dans la province de Murcie, bénéficient de l'état de catastrophe naturelle pour compenser les pertes liées à la démolition de centaines d'hectares de serres, explique La Opinion de Murcia (en espagnol). Les intempéries ont détruit la majorité des cultures en plein air, mais ont aussi touché les légumes cultivés en serre et hors-sol. Le froid extérieur, ressenti jusque sous les bâches en plastique, a ralenti le processus de maturation et espacé les jours de récoltes, notamment pour les courgettes. 

D'ailleurs, tandis que les Français et les Britanniques se retrouvent en rade de salades, contraints de se tourner vers d'autres pays exportateurs, les Espagnols payent eux aussi le prix fort à la caisse, rappelle El Correo de Andalucia (en espagnol)

Ça nous pousse à nous interroger sur nos habitudes de consommation

Le sud-est espagnol n'est pas devenu l'eldorado du légume du soleil par hasard. Si les conditions climatiques y sont propices, la région est couverte de serres, visibles depuis l'espace. Un océan de plastique - ici présenté dans un diaporama de Bloomberg - qui cache parfois une terrifiante réalité : "Au milieu des années 1970, la côte d'Almeria était la plus pauvre du sud de l'Espagne. Aujourd'hui, elle est la plus riche, grâce à la culture intensive de légumes, notait, en 2000, un rapport de l'EuroFund. Son succès résulte d'une combinaison de facteurs : le climat, la technique du 'sanding' (mélanger du sable à la terre) pour fertiliser les sols, l'utilisation de serres et la main-d'œuvre bon marché grâce aux immigrés nord-africains."

Esclavage, exploitation... Les conditions de travail dans ces serres sont régulièrement dénoncées par les ONG. "Pour que ces courgettes arrivent dans les assiettes britanniques, des gens souffrent", expliquait un de ces travailleurs interrogé par la chaîne britannique Channel 4, qui a mis en lumière la situation de milliers de sans-papiers logés dans des bidonvilles aux milieux des exploitations. De quoi nous dégoûter, non pas des légumes du soleil - toujours bienvenus dans nos assiettes en été - mais d'une façon de faire contraire à la nature et parfois même, à l'humanité.