Manifestation des agriculteurs à Paris : "On a cramé du fioul pour rien", mais "on reviendra"

Des agriculteurs manifestent à Paris, le 4 septembre 2015.
Des agriculteurs manifestent à Paris, le 4 septembre 2015. (CITIZENSIDE / RICHARD HOLDING / AFP)

Comme des milliers d'autres agriculteurs français, des éleveurs et céréaliers de Caen et Lisieux (Calvados) ont participé à la manifestation nationale à Paris, jeudi. Francetv info, qui les avait rencontrés en juillet, faisait partie du voyage.

"On aurait préféré ne pas se retrouver et que les choses aient avancé." Lorsque les agriculteurs du Calvados se réunissent dans une zone industrielle en périphérie de Lisieux, mercredi 2 septembre dans la soirée, c'est avec un peu d'amertume. La plupart se sont déjà croisés fin juillet sur les barrages qui ont bloqué Caen pendant trois jours. A l'époque, les exploitants, qui réclamaient une baisse des charges et une hausse des prix de vente, avaient promis de manifester à nouveau si le gouvernement ne respectait pas ses engagements.

Six semaines plus tard, ils ont tenu parole. "Rien n'a changé, estime Stan Dutel, éleveur bio et l'un des responsables des Jeunes agriculteurs du Calvados. Les accords sur les prix ne sont pas respectés par les industriels." Le jeune homme de 28 ans fait partie de la cinquantaine d'agriculteurs bas-normands qui ont décidé de participer à la manifestation nationale organisée à l'appel de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA). Avec une trentaine de tracteurs, ils doivent parcourir 200 kilomètres de nuit pour rallier Paris. Le tout à 45 km/h en vitesse de pointe.

"Paris doit réaliser que les agriculteurs sont en détresse"

Après des retrouvailles animées autour d'un barbecue, les agriculteurs prennent la route vers minuit. Ce n'est qu'après le passage d'Evreux (Eure), que les manifestants s'autorisent enfin une pause. Il est 3h30 du matin et la fatigue est palpable : tous ont rejoint le convoi après une longue journée passée à semer, à faire la paille ou à s'occuper des bêtes. Heureusement, des canapés ont été embarqués dans une bétaillère. Chacun tente, dans la paille ou dans la cabine d'un tracteur, de grappiller quelques précieuses minutes de sommeil.

Six heures, les gyrophares se remettent à tourner. Après un rapide petit-déjeuner au restaurant des routiers, le convoi se remet en route. Il doit rejoindre celui des Bretons à 7 heures au péage de Buchelay (Yvelines). Au fur et à mesure des kilomètres, de nouveaux tracteurs s'ajoutent au cortège.

Une fois la gare de péage atteinte, des dizaines et des dizaines d'engins agricoles se suivent sur deux voies, ralentissant voitures et poids-lourds. "Paris doit se rendre compte que les agriculteurs sont en détresse, martèle Stan Dutel, les traits tirés. Si nous sommes prêts à faire un tel trajet pour venir, c'est bien que nous n'avons plus rien à perdre."

Les Parisiens viennent observer le ballet des tracteurs

Ils sont plusieurs milliers, jeudi 3 septembre, à ne plus rien avoir à perdre : plus de 1 500 tracteurs convergent de toute la France vers Paris, causant embouteillages sur les autoroutes, le périphérique et même les boulevards des Maréchaux. Sur leur trajet, des dizaines de Parisiens sont rassemblés. 

Il est midi lorsque le cortège normand atteint enfin son but : la place de la Nation, dans le 12e arrondissement de Paris. Les avenues qui y mènent, transformées en parking pour tracteurs, sont bardées de banderoles, de drapeaux et autres épouvantails.

Nation, habituée des manifestations, ressemblerait presque à une grande kermesse. Les agriculteurs déambulent dans une ambiance bon enfant entre les stands de restauration et leurs tracteurs. Certains écoutent les discours des responsables syndicaux, au pied de l'estrade. Les agriculteurs du Calvados, eux, s'offrent une petite sieste improvisée après leur long périple.

"On a presque l'impression d'avoir fait tout ça pour rien"

Mais lorsque les délégations de syndicats viennent annoncer les prochaines mesures du gouvernement pour faire face à la crise des éleveurs, l'ambiance devient électrique. Manuel Valls prévoit une "année blanche" pour les dettes bancaires des agriculteurs, 3 milliards d'euros d'aides à l'investissement et une "pause" concernant les normes. "Si nous étions sur un barrage comme celui de Caen, avec de telles mesures, on ne bougerait pas", s'agace Kevinn Marie, venu du Calvados.

Sur la place de la Nation, beaucoup partagent son point de vue. Le discours du président de la FNSEA, Xavier Beulin, est accueilli par un concert de sifflets, de canons à corbeaux et de cornes de brume. "Concrètement, on a cramé du fioul pour rien, ou juste pour un peu plus de poudre aux yeux", commente un agriculteur dans la foule. "Les dernières mesures n'ont pas été mises en place, ajoute Vincent Guérin, éleveur dans le Calvados. A force, il y a de la lassitude, de la rancœur. On a presque l'impression d'avoir fait tout ça pour rien."

"Tout ça me donne envie de rester ce soir, renchérit Stan Dutel. Mais professionnellement et financièrement, je ne peux pas." La plupart des agriculteurs sont dans le même cas de figure. Chaque convoi tente de déterminer la marche à suivre. Du côté du Calvados, c'est tout réfléchi : au lieu de partir en dernier, les agriculteurs quittent Paris immédiatement. Et tant pis pour l'organisation bien pensée de la FNSEA. En 30 minutes à peine, ils plient bagages, alors que des larmes de désespoir coulent sur certains visages. Aussi lentement qu'il est arrivé, le cortège de tracteurs quitte Paris. Mais, avant de partir, des éleveurs ont inscrit deux mots sur le sol : "On reviendra".

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