États généraux de l'alimentation : "Il y a une très grande lassitude" chez les producteurs laitiers

Jean-Claude Pette élève une centaine de vaches de race Prim\'holstein en Seine-et-Marne.
Jean-Claude Pette élève une centaine de vaches de race Prim'holstein en Seine-et-Marne. (RADIO FRANCE / GUILLAUME GAVEN)

Les premiers États généraux de l'alimentation se déroulent jeudi à Bercy. L'objectif est de revoir de fond en comble le modèle agricole français. Les producteurs laitiers sont particulièrement touchés par la crise. 

C'était une promesse de campagne du candidat Emmanuel Macron : créer des États généraux de l'alimentation. Jeudi 20 juillet, la promesse devient réalité avec l'ouverture de cette concertation à Bercy. Le Premier ministre Édouard Philippe introduit la journée ce matin et Emmanuel Macron la conclut ce soir, avec onze ministres annoncés dans la journée. L'objectif est de redonner de la valeur aux agriculteurs et de revoir de fond en comble le modèle agricole français. Le secteur laitier est l'un des plus touchés par la crise. 

Rémunérations différentes entre les producteurs

En Seine-et-Marne, pas très loin de Provins, en plein coeur de la Brie, Jean-Claude Pette, 55 ans, ne chôme pas. Une vache lui donne du fil à retordre : "Elle a mal à une patte, elle boitait un peu donc j'ai dû lui tailler les ongles. En général, il y a un début d'abcès entre la corne et la chair." L'agriculteur s'occupe avec plus ou moins de bonheur d'une centaine de vaches de race Prim'holstein, qui produisent autour de 800 000 litres de lait par an. Ce lait ne lui est pas trop mal payé, selon lui :

Les études économiques qui sont faites sur mon exploitation donnent un prix de revient compris entre 325 et 330 euros les 1 000 litres et mon collecteur personnel me paye sur un prix de base à 355 eurosJean-Claude Pette, producteur laitierà franceinfo

Grâce à ces 20 euros de surplus par 1 000 litres, Jean-Claude Pette parvient à se dégager 16 000 euros de bénéfices chaque année. "Ça ne fait pas non plus un salaire de ministre mais il y a quand même une rémunération. La majorité des producteurs français sont payés sur une base de 310 euros sur l'année donc ils payent pour avoir le plaisir de travailler et de vendre du lait."

La transformation et la vente directe, des solutions

Installé depuis 1991, l'agriculteur note qu'à l'époque le prix du lait était le même qu'aujourd'hui. Il ajoute même qu'on estimait qu'un hectare de blé rapportait autant qu'une vache. Aujourd'hui, il faut sept ou huit vaches pour égaliser la rentabilité de la même parcelle céréalière. "Les temps sont de plus en plus durs. Il y a une certaine résilience quand ça dure six mois ou un an mais là ça fait deux ans et demi qu'on est en crise et que les gens travaillent pour rien. On sent qu'il y a une très grande lassitude." Les producteurs estiment en effet que cette crise dure depuis 1 000 jours. 

Jean-Claude Pette est installé dans son exploitation de Seine-et-Marne depuis 1991.
Jean-Claude Pette est installé dans son exploitation de Seine-et-Marne depuis 1991. (RADIO FRANCE / GUILLAUME GAVEN)

Ce passage à vide va forcément laisser des traces. Certaines exploitations ont mis la clé sous la porte, d'autres sont à reprendre. Les candidats ne sont pas nombreux mais il y en a quand même quelques uns. Ainsi, à une trentaine de kilomètres de la ferme de Jean-Claude Pette, Nicolas Grymonprez a repris une exploitation laitière d'une trentaine de vaches. Producteur bio, il fabrique son fromage sur place. "La fromagerie est juste à côté de la salle de traite donc le lait vient de là et il est directement envoyé dans un tank pour pouvoir fabriquer le fromage dès la fin de la traite", explique l'exploitant.

Selon lui, la possibilité de pouvoir transformer son propre lait en fromage directement sur dans son corps de ferme permettra de sauver son exploitation. Conscient des difficultés du secteur, il a justement choisi une exploitation sur laquelle il pouvait faire de la transformation et de la vente. "On voulait aller jusqu'au bout de la chaîne. Plus on se rapproche du consommateur final, plus on peut conserver de la marge pour le producteur."

Redonner de la valeur aux produits agricoles

Si certains producteurs s'en sortent grâce aux appellations d'origine protégées (AOP), dont le lait est acheté plus cher, leur situation ne doit pas être l'arbre qui cache la forêt puisque la situation des producteurs laitiers n'est pas brillante, rappelle la Fédération nationale des producteurs de lait. Selon André Bonnard, le secrétaire générale de la FNPL, le problème est dans la répartition de la valeur. "Imaginons qu'on prenne, par exemple, un litre de lait biologique ou de lait conventionnel. Dans certains cas, le consommateur paye 1 euro et le producteur touche 45 centimes. Dans d'autres cas, le consommateur paye 1 euro et le producteur touche 25 centimes. Qu'est-ce qui explique ça ?", questionne le responsable.

Pour lui, l'un des objectifs des États généraux de l'alimentation doit aussi être d'évoquer la répartition de la valeur. "On ne peut pas dire systématiquement qu'il suffit que le consommateur paye plus cher. On se rend compte que, selon les filières, ce n'est pas nécessairement le consommateur qui paye plus cher : c'est juste la répartition entre les différents acteurs qui n'est pas la même." Son collègue Jérémy Decerle, président des Jeunes agriculteurs, approuve. "L'objectif final de ces États généraux c'est qu'on puisse demain dans nos cours de ferme sentir économiquement le changement", assure-t-il.

50% des agriculteurs ont touché moins de 350 euros en 2016. C'est une situation qui n'est pas acceptableJérémy Decerle, président des Jeunes agriculteursà franceinfo

Jérémy Decerle déplore le manque de reconnaissance envers les agriculteurs malgré les efforts consentis par la profession. "Les agricultrices et les agriculteurs de ce pays ont répondu aux défis qu'on leur a plus ou moins imposés d'apporter une alimentation saine et de qualité." Il conclut : "On a été prêts avec les moyens qu'on avait sauf qu'aujourd'hui on continue d'y répondre mais la rémunération n'est plus là." Le président des Jeunes agriculteurs attend donc des pouvoirs publics, du monde économique et des consommateurs qu'ils soient aux côtés des agriculteurs pour impulser une dynamique un peu plus positive. 

La grande distribution dans le viseur des éleveurs

La grande distribution n'est pas étrangère à ce problème de répartition de la valeur, selon Jean-Claude Pette. "Depuis toujours, on parle de redonner de la valeur aux producteurs. La fait est qu'on ne la voit jamais", déplore l'agriculteur. Selon lui, les différentes enseignes de la grande distribution travaillent ensemble pour acheter les productions laitières. "Au lieu de se battre pour vanter et vendre la qualité de nos produits, il ne se battent que sur le prix du produit."

Jacques Creyssel, le délégué général de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui rassemble notamment la grande distribution, réfute cette lecture. "Le marché du lait est assez spécifique. Il a été marqué par la libéralisation (...) et par une diminution assez forte de la consommation. Ce sont des éléments qui ont conduit à une baisse des cours ces derniers temps", justifie-t-il. Selon lui, il y a des éléments plus favorables actuellement sur les marchés du lait et du beurre "mais ce sont avant tout des sujets de cours mondiaux". À moins que les États généraux de l'alimentation ne parviennent à renverser la perspective, ce sont donc les cours qui sont au centre du système. Les conclusions des concertations sont attendues à l'automne 2017.