"Je leur ai donné ma vie et ma santé" : le combat d'anciens verriers pour faire reconnaître leurs maladies professionnelles

Les anciens verriers de l\'usine de Givors (Rhône) tentent de faire reconnaître leurs pathologies comme maladies professionnelles.
Les anciens verriers de l'usine de Givors (Rhône) tentent de faire reconnaître leurs pathologies comme maladies professionnelles. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

Un ancien verrier va tenter de faire reconnaître son cancer comme une maladie professionnelle devant le tribunal des affaires de la Sécurité sociale de Vienne (Isère). Comme beaucoup de ses ex-collègues, il mène un combat acharné contre son ancien employeur.

Un ancien salarié de la verrerie de Givors (Rhône), située dans la banlieue lyonnaise, va tenter d'obtenir la reconnaissance de son cancer de l'œsophage comme maladie professionnellemercredi 29 novembre devant le tribunal des affaires de la sécurité sociale de Vienne (Isère). Depuis la fermeture de leur usine située au sud de Lyon, en 2003, les cancers et les décès se multiplient chez ces anciens ouvriers. Ils attribuent cette hécatombe à la manipulation de plusieurs produits toxiques au travail et mènent un combat acharné pour obtenir justice.

127 anciens employés malades ou décédés

Depuis la fenêtre du local de l'Association des anciens verriers de Givors, on peut voir la grande cheminée en brique rouge de leur ancienne usine. C'est le dernier vestige de la verrerie. Tous les vendredis, les anciens employés se retrouvent dans ce lieu, devenu leur quartier général. "Sans ce local, il n'y aurait jamais eu de combat. Tout le monde se serait séparé alors que, là, c'est un centre stratégique", affirme Alain Besson, qui travaillait au secteur froid. 

La cheminée en brique rouge est le seul vestige de la verrerie de Givors (Rhône).
La cheminée en brique rouge est le seul vestige de la verrerie de Givors (Rhône). (FARIDA NOUAR / RADIOFRANCE)

À ses côtés, Jo, Maurice, José et Jean-Claude, ses anciens collègues, sont rassemblés autour de la table. Ils sont accompagnés de Mercedes, la lanceuse d'alerte et veuve de Christian Cervantes. Son mari est décédé en 2012, à 64 ans, d'un double cancer. Le premier diagnostic est tombé en 2005, deux ans après la fermeture de la verrerie. "Quand mon mari est tombé malade, on se posait plein de questions." Le déclic s'est fait en 2009, lorsque Jean-Claude, un ancien collègue, leur a annoncé le décès d'un ex-verrier qui était jeune.

Il y avait des verriers chez nous ce jour-là. J'étais assise, je me suis levée et j'ai dit à tout le monde : 'mais vous êtes en train de mourir, vous ne voyez pas qu'il se passe quelque chose ?'Mercedes, veuve d'un verrierà franceinfo

Avec sa fille, elles ont décidé de venir dans le local et d'établir un questionnaire médical simple. Il est envoyé à 645 anciens travailleurs de l'usine. Sur les 208 réponses, 127 ex-employés sont malades ou décédés, dont 92 cas de cancers, soit dix fois plus que la moyenne nationale de l'époque. "C'est de là que tout est parti", explique Mercedes. 

Des protections inexistantes ou inefficaces

Depuis cette date, leur combat n'a pas cessé. Ainsi, Christine Denuzière se bat pour faire reconnaitre la faute de l’employeur de son père Marcel, mort l'année dernière. Il avait passé une trentaine d'années à travailler dans les fours. "Il a tellement galéré physiquement, psychologiquement", se remémore-t-elle, en larmes. "Il adorait cette verrerie donc on ne peut pas y croire. Mais quand on creuse, on trouve des choses." Christine a cherché quels sont les produits qui peuvent engendrer une leucémie. Elle a découvert que les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) en font partie. "Le benzène, qui est un hydrocarbure volatile, fait partie des HAP. Il y en avait énormément à la verrerie, dans tous les secteurs", assure la fille de Marcel Dumaine. 

Christine Denuzière a perdu son père Marcel en 2016.
Christine Denuzière a perdu son père Marcel en 2016. (FARIDA NOUAR / RADIO FRANCE)

"C'était une force de la nature !", se souvient George Groseille, collègue et ami de Marcel. "Il a fallu des sacrés merdes, sacrément puissantes pour pouvoir le foutre par terre." Georges travaillait lui au service électrique, un secteur qui n'était pas plus épargné que celui des fours. "On allait partout donc les protections et les procédures passaient souvent au-dessus du chapeau." Pourquoi ne pas en avoir demandé à la direction ? "On pouvait demander, mais rien n'arrivait."

Maurice Privas faisait partie de la même équipe que Marcel. "On avait un bleu de travail. Quant au masque, ils étaient en papier donc, au bout de cinq minutes, on les jetait parce qu'ils étaient imbibés d'huile. On ne s'en servait plus", témoigne celui qui s'est battu contre deux cancers depuis la fermeture du site. Il se souvient également d'avoir dû marcher dans du fioul lourd avec des bottes. "On a laissé les bottes au fond mais le fioul lourd ça se met partout ! Pendant une semaine, j'ai pris deux douches par jour mais on sentait encore."

Des risques connus, selon l'ancien comptable

Seules trois familles ont obtenu la reconnaissance de pathologies comme maladies professionnelles. Le combat des autres familles reste très difficile car les avocats d'OI Manufacturing, dernier repreneur de la verrerie, assurent que rien ne prouve que les conditions de travail sont à l'origine des maladies. "J'ai été trahi par ces gens. Je leur ai donné ma vie et ma santé", déplore José Fernandez, dépité. "À chaque fois que je vais au tribunal, j'ai envie de vomir sur les avocats." Il regrette notamment le fait que leur ancien employeur leur ait refusé un suivi post-professionnel dû à la présence d'amiante dans l'usine.

J'ai été malade : j'ai été opéré du coeur, on m'a enlevé la thyroïde. Qu'est-ce qu'on va m'enlever la prochaine fois ?José Fernandez, ancien verrier de Givorsà franceinfo

Pourtant, d'après Laurent Gonon, la direction connaissait les risques. "On savait", affirme cet ancien comptable de 80 ans. "Il suffisait d'étudier les fiches de données de sécurité des produits utilisés", assure celui qui se bat aux côtés des verriers depuis le début. "On possède 50 fiches de données de sécurité qui montrent tous les risques et qui sont classées par le Centre international de recherches sur le cancer (CIRC), par l'Union européenne, par la sécurité sociale comme produit à risque. Il y a des responsabilités qui sont évidentes."

Comme à chaque audience, les anciens verriers accompagneront leur camarade au tribunal pour son audience. Ils espèrent obtenir la justice, tout simplement. Contactée par franceinfo dans le cadre de ce reportage, la société OI Manufacturing n'a pas répondu à nos sollicitations. 

Le reportage de Farida Nouar à Givors
--'--
--'--