Réforme des retraites : pourquoi les enseignants ont le sentiment d'être les grands perdants des annonces du gouvernement

Une enseignante manifeste contre la réforme des retraites à Paris, le 5 décembre 2019.
Une enseignante manifeste contre la réforme des retraites à Paris, le 5 décembre 2019. (LAURE BOYER / HANS LUCAS)

Le Premier ministre a assuré mercredi que des discussions seraient engagées "très rapidement" entre le ministre de l'Education et les syndicats pour fixer "le cadre" de la réforme des retraites.

"Je veux prendre des engagements fermes vis-à-vis des enseignants", a affirmé le Premier ministre, Edouard Philippe, lors de son discours sur la réforme des retraites, mercredi 11 décembre. "Nous inscrirons dans la loi la garantie selon laquelle le niveau des retraites des enseignants sera sanctuarisé", a-t-il annoncé, six jours après une mobilisation massive contre cette réforme (70% de grévistes, selon le SNUipp-FSU ; 51%, d'après le ministère de l'Education nationale). 

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Des promesses loin de satisfaire les syndicats, qui dénoncent un manque de clarté. "Le mécontentement et la détermination restent entiers", a déclaré Bernadette Groison, secrétaire générale de la FSU, première fédération syndicale chez les enseignants. "Nous sommes plus inquiets que ce que nous l’étions", a renchéri Francette Popineau, cosecrétaire générale du Snuipp-FSU, premier syndicat du primaire.

Comment est calculée la pension des enseignants jusqu'à présent ?

Actuellement, les retraites des enseignants sont calculées sur les six derniers mois de carrière, hors primes. Ce système garantit un niveau de pension qui s'élevait en 2017 à 2 600 euros brut en moyenne pour les nouveaux retraités partis en 2017, selon le dernier bilan (PDF) social du ministère de l'Education nationale, cité par La Croix. Cette moyenne cache toutefois des disparités, allant de 1 800 à 3 600 euros brut en fonction de la catégorie et du degré d'enseignement.

Les rémunérations des professeurs sont très différentes : elles dépendent notamment du degré d'enseignement et de l'ancienneté. Par exemple, un professeur des écoles perçoit en moyenne un traitement mensuel de 2 694 euros brut, tandis qu'un professeur certifié touche 2 798 euros. Un professeur stagiaire, qui vient d’avoir son concours, gagne 1 795 euros brut par mois dans le primaire et le secondaire. Les professeurs agrégés débutent eux à 2 076 euros brut, notent Les Echos.

Ces salaires des enseignants restent faibles, comparé à ceux de leurs homologues de l'OCDE. En France, un enseignant débutant gagne en moyenne 9% de moins que la moyenne de l'OCDE, 20% après dix ou quinze ans d'ancienneté, relève La Croix

Comment sera-t-elle calculée après la réforme ?

Dans un système à points, la totalité des salaires perçus pendant la carrière est prise en compte, y compris les premières années où les salaires sont les plus bas, ce qui aboutirait donc à des pensions plus minces. De l'aveu même du haut-commissaire aux Retraites Jean-Paul Delevoye, les enseignants font partie des perdants de la réforme des retraites, si celle-ci ne s'accompagne pas de revalorisations salariales.

En compensation, les primes et indemnités seront intégrées au calcul. "C'est sur les primes que se portera l'effort le plus important", a confirmé le ministre de l'Education Jean-Michel Blanquer, mercredi, en prévenant que "leur montant et leur rythme d'augmentation supposent un dialogue social". De son côté, Edouard Philippe a assuré que les enseignants ne perdront pas "un euro de pension". Jean-Michel Blanquer a précisé sur franceinfo que "c'est plutôt ceux qui sont nés après 1975 qui bénéficieront de tout ça, même si ceux nés avant 1975 pourront avoir aussi certaines améliorations."

Nous engagerons des revalorisations nécessaires pour maintenir le niveau des pensions, nous le ferons progressivement et dès 2021.Edouard Philippelors d'une conférence de presse

Sauf que "le niveau moyen des primes de la fonction publique, c'est 22%, le niveau moyen des primes des enseignants, c'est 9%. Celui de l'école maternelle, c'est 4%", a rappelé le haut-commissaire aux Retraites. Le Snes-FSU a fait ses calculs. "Pour un collègue qui démarrerait en 2025 [date prévue de l'entrée en vigueur de la réforme], la baisse de pension équivaudrait à 900 euros par mois", par rapport aux montants actuels, assure Régis Metzger, co-secrétaire général du Snuipp, premier syndicat du primaire. Pour des professeurs des écoles aujourd'hui en fonction, les pertes seraient comprises entre 300 et 600 euros, selon ses simulations. Des chiffres à prendre avec prudence tant qu'on ne connaît pas la valeur du point.

Surtout, les enseignants craignent que ces primes soient conditionnées à du travail supplémentaire. "On nous demandera de travailler plus pour les obtenir, de faire le travail des conseillers d'orientation pour petit à petit les supprimer, ou d'être plus mobiles...", estime auprès de franceinfo Cédric Maurin, professeur d'histoire-géographie dans le Val-de-Marne, délégué syndicat FO.

Que réclament les syndicats ?

Les centrales demandent une augmentation et le dégel de leur point d'indice, et un rattrapage des salaires. Comme tous les fonctionnaires, les enseignants touchent un traitement (rémunération) calculé selon un point d'indice, que l'Etat peut augmenter pour faire varier leur salaire brut.

Or, ce point est gelé depuis neuf ans (avec un petit dégel en 2016), note Alternatives économiquesSelon des études citées par le mensuel, un jeune enseignant touchait deux fois le smic au début des années 1980, contre 1,3 fois aujourd'hui. D'après une autre étude menée au milieu des années 2000, la perte de pouvoir d'achat est estimée à 25% entre 1981 et 2004.

Par ailleurs, ils estiment que la fin du calcul sur les six derniers mois n'est pas contrebalancée. "On ne sait toujours pas ce qu'il propose pour compenser la fin du calcul des pensions sur les six derniers mois dans la fonction publique. Ce qu'on sait, c'est qu'il faudra travailler plus longtemps. Et ça, c'est non pour la FSU", rétorque Bernadette Groison, secrétaire générale de la première fédération syndicale chez les enseignants. "Les questions demeurent. Nous n'avons eu aucune somme proposée, les revalorisations ne sont pas évoquées", abonde Francette Popineau, cosecrétaire générale du Snuipp-FSU, premier syndicat du primaire. 

On ne sait pas la différence qui est faite entre la compensation et la revalorisation.Francette Popineau, cosecrétaire générale du Snuipp-FSUà l'AFP

Selon Gérald Darmanin, au micro d'Europe 1, la "sanctuarisation" de ces pensions passera par une dépense estimée "entre 400 et 500 millions d'euros par an". Ce coût sera supporté par l'Etat et non par le budget social, assure le ministre de l'Action et des Comptes publics. Un budget insuffisant, de l'aveu même du chef de l'Etat. Le 3 octobre, en déplacement à Rodez (Aveyron), Emmanuel Macron avait lui-même avancé le chiffre de 10 milliards d'euros pour une telle mise à niveau. Avant de prévenir "Quand on parle Education nationale, on parle d'un million de fonctionnaires. Si je voulais revaloriser comme c'est [actuellement], c'est 10 milliards. C'est vos impôts hein ! C'est le déficit ou la dette pour vos enfants."

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