Lycéen frappé à Paris : "Je ne suis pas quelqu’un de violent", se défend le policier à son procès

Une vidéo montre un adolescent se faire frapper par un policier non loin du lycée Bergson de Paris, le 24 mars 2016, en marge de la mobilisation contre la loi Travail.
Une vidéo montre un adolescent se faire frapper par un policier non loin du lycée Bergson de Paris, le 24 mars 2016, en marge de la mobilisation contre la loi Travail. (CR12 C / YOUTUBE)

Six mois de prison avec sursis ont été requis jeudi contre le gardien de la paix accusé d’avoir fracturé le nez d'un jeune de 15 ans, en marge des manifestations contre la loi Travail au printemps. La décision a été mise en délibéré le 23 novembre.

L’audience a démarré depuis une quinzaine de minutes, et il n’a pas encore détourné une seule fois le regard de l’estrade située en face de lui, où les juges ont pris place, jeudi 10 novembre, dans une des salles du tribunal correctionnel de Paris. Ce gardien de la paix de 26 ans comparaît pour "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique" à l'encontre d'un lycéen, des faits passibles de trois ans de prison. Pour son procès, il a laissé l’uniforme au vestiaire et enfilé un costume noir. Il a conscience que ses explications sont très attendues. Alors à la barre, il répond aux questions, les unes après les autres, calmement, sans jamais s’énerver.

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Il raconte ce qu’il a vu, et surtout ce qu’il a fait le matin du 24 mars, aux abords du lycée Bergson, dans le 19e arrondissement de Paris. C’était jour de manifestation contre la loi Travail. Lui et ses collègues sont appelés pour maintenir l’ordre. "On était une vingtaine de policiers seulement, c’est très peu", reconnaît le gardien de la paix. Surtout que l’ambiance semble s’être tendue, à l’écouter parler. Face aux forces de l'ordre, un groupe de 150 à 200 lycéens. "On les voyait se passer les barquettes d'œufs, ils allumaient aussi des paquets de farine et nous les jetaient. Il y avait également des bouteilles de verre, des pavés. Certains collègues n'avaient pas de casque. C'était un contexte de stress. Il fallait gérer." Il insiste : "Les lycéens nous faisaient clairement comprendre qu'on n'était pas les bienvenus. Ils disaient : 'Cassez-vous !'"

"Vous aviez vu les gouttes de sang sur le sol ?"

Des insultes, Adan*, le lycéen de 15 ans qui a reçu le coup de poing, assure ne pas en avoir prononcées, il affirme d'ailleurs n’en avoir pas entendues. Quant aux paquets de farine, il dit en avoir vu "un seul". Son père et sa mère l’accompagnent à l’audience. Il porte une chemise blanche, mais c’est en survêtement qu’il apparaît sur les images que la présidente tient absolument à montrer "pour que tout le monde comprenne bien ce qui s’est passé". D’abord, les bandes de caméras de surveillance, puis les vidéos tournées par les passants, dont celle qui a fait le tour des réseaux sociaux et des médias quelques heures après les faits. En sept mois, c’est la première fois qu’Adan revoit la scène. Sur l'écran, on le voit tomber violemment à la renverse sur le sol. Il regarde les images, sans réagir. Pour ses deux parents, c’est insupportable. Le père lâche quelques larmes, la mère secoue la tête de douleur. La gêne gagne le public.

De nouveau appelé à la barre, le policier tente de se justifier. "A la base, je cherchais à le mettre au sol pour l'interpeller. Mais j'ai senti ses doigts au niveau de la jugulaire de mon casque, je me suis senti en danger. En aucun cas, je voulais porter un coup au visage." Etonnée, la présidente lui demande : "mais vous aviez vu les gouttes de sang sur le sol ?" "Oui, je les ai vues, mais j'ai vérifié, j'ai vu qu'il était conscient." L'examen médical réalisé sur le lycéen révélera pourtant de nombreux œdèmes, des hématomes et une altération nasale. Adan ne retournera en cours que douze jours plus tard.  

"C'est bien un enfant qui est victime aujourd'hui"

Le fonctionnaire de police avait déjà reconnu pendant l’enquête que son geste était "disproportionné". Il l’a redit pendant l’audience : "J'ai de profonds regrets. Je ne suis pas quelqu'un de violent. Depuis 9 mois, j'ai perdu du poids, je dors mal." Maître Arié Alimi, avocat de la famille du lycéen, veut bien l’entendre, mais "ce n’est rien comparé à mon client qui a peur aujourd'hui quand il croise des policiers dans la rue. C'est bien un enfant qui est victime aujourd'hui, un enfant de 15 ans". Lors de sa plaidoirie, il s’interroge : "mesdames et messieurs, s'il n'y avait pas eu ce témoin mécanique (la vidéo), que ce serait-il passé ?

Dans ses réquisitions, le procureur de la République ne dira d’ailleurs pas autre chose : "Cette vidéo, n'ayons pas peur des mots, elle est choquante. Elle a créé l'émoi général. Oui, on peut dire que le policier est une personne violente qui a passé ses nerfs sur un adolescent, après avoir reçu des œufs." Il requiert six mois de prison avec sursis à l'encontre du gardien de la paix, mais demande aussi une dispense d'inscription au casier judiciaire pour lui éviter d'être interdit d'exercer. Un geste qu’appréciera dans sa plaidoirie l’avocat de la défense, David Kahn : "Sa vie, son bonheur, c'est d'être policier. Il ne mérite pas tout ce déchaînement."

La décision a été mise en délibéré le 23 novembre. En attendant, le policier a été muté "aux caméras", mais il voudrait être réaffecté à la voie publique, car il dit avoir "travaillé dur pour ça." Adan, lui, a redoublé son année de seconde.

 

Adan* est un prénom d’emprunt.