Loi Travail : comment les syndicats gèrent-ils leur service d'ordre ?

Manifestation à Paris contre la loi Travail, le 14 juin 2016.
Manifestation à Paris contre la loi Travail, le 14 juin 2016. (DENIS MEYER / HANS LUCAS)

Le gouvernement a menacé, mercredi, d'interdire les manifestations à risque, après les violences en marge du défilé parisien de la veille. Il met en cause "l'attitude ambiguë" des services d'ordre des syndicats à l'égard des casseurs. 

"Quand on n'est pas capable d'organiser une manifestation (...), alors on n'organise pas ce type de manifestations qui peut dégénérer", a déclaré Manuel Valls, mercredi 15 juin sur France Inter. Interrogé sur les incidents de la veille lors de la manifestation parisienne contre la loi Travail, le Premier ministre a accusé le service d'ordre (SO) de la CGT d'avoir eu une "attitude ambiguë" à l'égard des casseurs.

Selon Le Parisien, un membre de la CGT a été interpellé mardi par la police. Une information que le syndicat confirme, mais il réfute tout lien avec les violences. Selon la police, des images de vidéosurveillance prises place des Invalides, montrent des syndicalistes aux côtés des casseurs, l'un d'eux tenant "clairement un pavé à la main." La centrale se défend et assure avoir fait évacuer le cortège avant l'arrivée aux Invalides.

Rôle premier du service d'ordre : la sécurité des adhérents 

Le service d'ordre de ce syndicat n'est pas habitué à ce type d'accusations. A l'origine, les SO ont été créés dans les années 1920 afin d'encadrer les manifestations. "Notre but est de sécuriser nos adhérents", raconte Valérie Kerauffret, secrétaire de la CGT à Rennes (Ile-et-Vilaine), membre du SO, à francetv info. "A chaque manifestation, on fait appel à des militants pour qu'ils nous aident. Ce sont des bénévoles."

Le 14 juin, une dizaine d'entre eux se sont ainsi donné rendez-vous à 9 heures dans le centre-ville de Rennes, pour organiser et sécuriser le parcours du cortège.

Les consignes sont claires : pas de provocation, être calme, rester dans le cortège et porter sa chasuble pour être reconnaissable.Valérie KerraufretFrancetv info

Les "points sensibles", tels que les carrefours, sont notés, ainsi que la répartition des membres du service. La sécurité est dans tous les cas une obligation : la préfecture demande à chaque syndicat organisateur d'assurer l'ordre dans son cortège.

A Rennes, le SO de la CGT est équipé de talkies-walkies et s'envoie des messages en permanence pour prévenir tout danger, ou demander du renfort. "Si un de nos militant fait face à un danger, on essaie de se mettre à 3-4 autour de lui, et de faire un cordon de sécurité." En fonction de l'ampleur du mouvement, un syndicaliste est placé tous les 50 à 100 mètres le long du cortège.

"On n'est pas des Karaté Kids"

Lorsque la manifestation se déroule "normalement", le SO ne déplore "que" des carrefours bloqués, ou quelques automobilistes énervés. Mais depuis trois mois, les violences en marge des manifestations sont légion. 

"Je suis postière, pas flic. Je ne sais pas gérer cette violence", déplore Valérie Kerauffret. Si elle reconnaît vouloir aller jusqu'au bout de la mobilisation, l'appréhension grandit : "On a peur, on se fait gazer dans nos rangs. On n'est pas des Karaté Kids non plus. Certains ne viennent plus."

"Le maintien de l'ordre, c'est la police, pas nous"

Même impression du côté du syndicat Solidaires, à Paris. "A la base, on se charge de la technique : on apporte les drapeaux, on charge les camions, on organise le carré de tête", rappelle Benoît Clément, responsable de la coordination du SO d'Ile-de-France à francetv info. Chez Solidaires, le SO est mixte : "Des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des hommes. Pas de critères physiques, pas de test non plus."

Sur place, ce service d'ordre se reconnaît par son ruban rose ou ses imperméables aux couleurs du syndicat. Ces dernières semaines, le syndicat s'est équipé de masques, de lunettes de ski ou de natation, pour se protéger des gaz lacrymogènes. "On en a toujours dans le camion au cas où, mais on ne les sort que si on nous 'attaque'."

Le syndicat prône une marche pacifique et ,"s'il y a de la casse, ce n'est pas à nous de l'éviter !" précise Benoît Clément. "Le maintien de l'ordre, c'est le rôle de la police, pas le nôtre."

Ce n'est pas dans notre intérêt d'aller à la casse, ça décrédibiliserait totalement notre mouvement.Benoît ClémentFrancetv info

Pourtant, depuis plusieurs semaines, des images montrant les membres du SO casqués et armés de battes de base-ball circulent sur les réseaux sociaux, créant une réelle confusion entre leur rôle et celui de la police. Le 17 mai, place Denfert-Rochereau à Paris, plusieurs manifestants ont bruyamment hué leurs membres. "SO collabos ! SO collabos !" "Tout le monde déteste le SO !" 

Au même moment, alors qu'il est en train de filmer, un manifestant, le nez en sang, a affirmé à plusieurs médias avoir été agressé par les SO des syndicats.

En effet, ce 17 mai, pour la sixième journée de mobilisation, les SO CGT et FO ne se sont pas contentés de petits rubans de couleur. A Paris, plusieurs de ses membres ont été vus cagoulés, munis de battes de base-ball et de matraques télescopiques.

Les casseurs ont d'ailleurs accusé les membres du SO de les avoir chargés en premier ce jour-là. Les syndicats ont décrit des "casseurs qui leur sont tombés dessus""Est-ce qu’on va reprocher à nos collègues de vouloir se défendre ? interroge Michelle Biaggi, la secrétaire générale de FO au JDD. Demandez-vous plutôt à qui tout ça profite."

Quant aux battes de base-ball, le syndicat tempère. "C'était une opération de dissuasion", assure Carl Ghali, secrétaire de l'UD Paris de la CGT, organisateur du SO. "Ils se sont équipés pour ne pas prendre de coups sur la tête, pour éviter qu'un 12 mai se reproduise (...) mais personnellement, je n'ai vu ni batte ni matraque."

Demander aux syndicats d'être responsables de la sécurité, c'est comme demander aux supporters de foot d'empêcher les hooligans de semer le trouble.Carl GhaliFrancetv info

Quelques jours auparavant, une dizaine de syndicalistes ont été blessés par des casseurs. "On s'est déjà fait insulter par le passé, mais ça n'a jamais été violent à ce point. On n'est ni formé, ni équipé face à une telle violence", assure Jacques Durin, responsable SO de la CGT en Ile-de-France.

Les syndicats ont lié ces violences à un communiqué de la préfecture de police de Paris, indiquant qu'une rencontre avait eu lieu entre la police et les syndicats "afin d'apporter le maximum de sécurité et de garantir le bon ordre de cette manifestation". "Les syndicats sont tout sauf des milices à la solde de la police ! Cela serait absolument contre-productif pour notre combat", déplore Carl Ghali.

Résultat, certains syndicalistes auraient été tentés de se protéger, "à la dure" pour la manifestation du 17 mai. "C'était surtout de la violence symbolique", tempère Benoît Clément de Solidaires. "Mais ça participe à l'escalade de la violence. Ce n'était pas une réponse pertinente."

"K-ways noirs et chasubles rouges doivent avancer ensemble"

Les syndicats assurent n'avoir aucun lien avec les casseurs, même si la lettre d'un syndicaliste CGT sur le site Paris-Luttes, appelant les "K-ways noirs et chasubles rouges" à avancer ensemble a relancé la polémique. "A une époque, on avait encore des contacts avec des groupes [autonomes], aujourd’hui, c’est le néant", balaie Jacques Durin.

Le principal défi des syndicats est de continuer à mobiliser ses troupes, malgré les violences. "Notre objectif est toujours le retrait de la loi Travail. On ira jusqu'au bout", assène Benoît Clément.

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