Code du travail : pourquoi le front syndical s'est fracturé face à la réforme menée par Emmanuel Macron

Manifestation contre la loi El Khomri à Toulouse (Haute-Garonne), le 15 septembre 2016.
Manifestation contre la loi El Khomri à Toulouse (Haute-Garonne), le 15 septembre 2016. (ALAIN PITTON / NURPHOTO)

La direction de FO a décidé de ne pas se joindre à l'appel, lancé par la CGT, Solidaires et FSU, à une journée de mobilisation mardi.

De la CGT à Solidaires en passant par la FSU ou l'Unef étudiante, plusieurs syndicats appellent à manifester le mardi 12 septembre contre la réforme du Code du travail, le premier grand chantier du quinquennat Macron.

Mais la direction de Force ouvrière (FO) a décidé de ne pas se joindre au mouvement, quitte à susciter la colère d'une partie de sa base. Franceinfo se penche sur les raisons de cette fracture du front syndical, qui avait pourtant combattu uni la loi Travail portée par la ministre Myriam El Khomri.

Un désaccord sur l'utilité des manifestations 

En 2016, les manifestations s'étaient succédé pour dénoncer la loi Travail du gouvernement Valls : l'intersyndicale FO-CGT-Solidaires avait appelé près de quinze fois les salariés à battre le pavé. Pour quel résultat ? Sans tenir compte de la contestation de la rue, l'exécutif avait fait passer en force la loi controversée, à coups de 49.3.

Chat échaudé craint-il l'eau froide ? Le secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly, a clamé qu'il n'entendait plus "appeler les salariés à manifester une, deux, trois, quatre, cinq fois pour les envoyer dans le mur", et qu'il voulait privilégier "la concertation". Yves Veyrier, membre de la direction de Force ouvrière contacté par franceinfo, pointe de son côté un contexte politique différent par rapport à la loi El Khomri.

Emmanuel Macron avait annoncé cette réforme du Code du travail dans son programme présidentiel, et sa volonté de la faire passer avec des ordonnances. Il a été élu et il dispose d'une majorité absolue à l'Assemblée.Yves Veyrier, secrétaire confédéral Force ouvrièreà franceinfo

Et de poursuivre : "Une fois Emmanuel Macron élu, Jean-Claude Mailly a mis en garde le gouvernement. Il lui a dit : 'Soit il y a concertation, soit c'est le casus belli'. Emmanuel Macron nous répond : 'OK'. Il se dit prêt à faire le pari de la concertation. Comment voulez-vous qu'à ce moment-là, on n'y aille pas ?"  Voilà pour les raisons officielles. Plus officieusement, le secrétaire général de FO n'aurait pas voulu refaire le match de la contestation contre la loi Travail, qu’il aurait mal vécu. "Il en est sorti avec une image de suiviste de la CGT, sans réel bénéfice", analyse Stéphane Sirot, historien et spécialiste du mouvement syndical. 

Sans surprise, la CGT campe sur la ligne inverse. Seul un "rapport de force effectif"  et visible peut faire évoluer l'exécutif avant l'adoption des ordonnances en Conseil des ministres, prévue le 21 septembre, affirme à franceinfo le porte-parole de sa fédération Transports, Fabrice Michaud.

Avec une touche d'ironie, le syndicaliste souligne que l'appel à manifester est relayé par plusieurs fédérations FO de poids (Transports, Energies et Mines, Équipement et Chimie ...). Et il pointe aussi cet avertissement de la CFE-CGC, le syndicat des cadres, très mécontent du projet de réforme de Code du travail : 

Une divergence sur les résultats de la  concertation avec le gouvernement

L'efficacité des manifestations n'est pas la seule pomme de discorde entre les syndicats. L'utilité de la "concertation" prônée par Emmanuel Macron est tout aussi discutée. La CGT s'y est pourtant essayée.

A la CGT, on ne pratique pas la politique de la chaise vide !Fabrice Michaud (CGT Transports)à franceinfo

Le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez assiste à une réunion avec le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre du Travail Muriel Pénicaud à l\'hôtel Matignon, le 24 juillet 2017.
Le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez assiste à une réunion avec le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre du Travail Muriel Pénicaud à l'hôtel Matignon, le 24 juillet 2017. (BERTRAND GUAY / AFP)

Comme en témoigne cette photo prise en juillet, le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez a bien participé aux réunions avec le gouvernement. "Mais nous avons rapidement perçu que concertation ne signifiait pas négociation : il n'y a pas eu de dialogue social, ni de possibilité de faire bouger les lignes", estime Fabrice Michaud.

La direction de FO, elle, met en avant le verre à moitié plein. "Non seulement Emmanuel Macron a fait le pari de la concertation, alors qu'on avait découvert la loi El Khomri dans la presse, mais il a aussi accepté de faire passer les ordonnances de fin août à fin septembre. On voit la différence de méthode", pointe Yves Veyrier. 

Et le résultat ? "On jugera au final", avance-t-il prudemment. Et de trier : "Ce qui ne nous va pas, c'est tout ce qui facilite le licenciement à peu de frais. Ce qui nous va, c'est le retour en force de la branche [plutôt que le niveau de l'entreprise] pour les négociations. On passe de six à onze domaines verrouillés par les branches. C'est un progrès", se félicite le syndicaliste. "Mais certains éléments de négociation, comme les primes, ont été renvoyés aux entreprises", fait remarquer à contrario l'historien Stéphane Sirot.

Opposant résolu à la loi Travail sous le quinquennat précédent, Jean-Claude Mailly fait désormais figure d'interlocuteur privilégié du ministère du Travail, explique France 2 dans cette vidéo. "Un retour aux sources, commente Stéphane Sirot. C'est le fond réformiste de FO que l'on voit ressurgir." 


Réforme du Code du travail : l’histoire secrète du revirement de Jean-Claude Mailly

Une volonté d'économiser ses forces

Début de quinquennat oblige, la manifestation du 12 septembre risque d'être suivie d'autres mobilisations dans la rue, à commencer par celle du 23 septembre, à l'initiative de la France insoumise. S'agit-il de couper lherbe sous le pied de Jean-Luc Mélenchon ? La CGT a également appelé, vendredi 8 septembre, à une nouvelle journée de mobilisation nationale, le 21 septembre. Car Emmanuel Macron multiplie les annonces susceptibles de faire monter la fièvre sociale. Dernière en date : celle sur les régimes spéciaux de la SNCF, à laquelle il veut mettre fin. "Ça va fédérer salariés publics et privés au lieu de les diviser", assure Fabrice Michaud.

Quelle stratégie adopter face à cette déferlante d'annonces ? Faut-il essayer de créer un rapport de force très tôt ? Attendre davantage ? Faire des manifestations catégorielles ? "Notre fédération n'appelle pas officiellement à la grève le 12 septembre, parce que les fonctionnaires ne sont pas touchés par la réforme du Code du travail", déclare à franceinfo Christian Grolier, de l’UIAFP-FO (l’Union interfédérale des agents de la fonction publique). Mais il prévoit des mobilisations sur les salaires, avec la confirmation du gel du point d'indice des fonctionnaires en 2018 et la hausse de la CSG.

La direction de FO pourrait également appeler à manifester face à la réforme imminente de l'assurance chômage, qui inquiète sérieusement Jean-Claude Mailly. Et même la CFDT, qui n'appelle pas à manifester le 12 septembre, met en avant un "rassemblement militant le 3 octobre" et assure réfléchir à des formes d'action. Une stratégie qui pourrait poser problème avec un risque d'éparpillement et qui réduirait la force de frappe des syndicats, selon Stéphane Sirot. 

A force de négocier de plus en plus, les syndicats ont désappris les techniques traditionnelles de mobilisation des salariés.Stéphane Sirot, historien du mouvement socialà france info

"Il y a encore beaucoup de conflits, mais ponctuels. Les syndicats n'arrivent plus à cristalliser. Et en face, il y a un patronat très combatif, très revendicatif, qui a du mal à accepter un contre-pouvoir." poursuit l''historien. Et d'évoquer l'interview du secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, dans Le Monde, qui se dit "très déçu" de la réforme : "Peu de nos propositions ont été retenues. Nous avons le sentiment que l’on reconnaît la présence syndicale a minima, sans lui donner les moyens de se déployer". Mais quelle conclusion en tire-t-il ? Stéphane Sirot remarque que la "déception" de la CFDT ne semble pas se traduire en actions concrètes pour obtenir satisfaction.