"C'est comme si la Chine voulait passer outre l'UE" : un chercheur décrypte la visite de Xi Jinping en France

Xi Jinping et son épouse, Peng Liyuan, à leur arrivée sur le tarmac de Roissy-Charles-de-Gaulle, lundi 25 mars 2019. 
Xi Jinping et son épouse, Peng Liyuan, à leur arrivée sur le tarmac de Roissy-Charles-de-Gaulle, lundi 25 mars 2019.  (PHILIPPE LOPEZ / AFP)

Pendant trois jours, le président chinois est invité par Emmanuel Macron, après un passage en Italie et à Monaco. François Godement, chercheur et spécialiste de la Chine, décrypte les enjeux de sa visite auprès de franceinfo. 

"Le temps de la naïveté européenne dans les relations avec la Chine est révolu."  Lors de son discours au Conseil européen, vendredi 22 mars, Emmanuel Macron a prôné un durcissement de la stratégie européenne vis-à-vis de Pékin. Trois jours plus tard, le président chinois Xi Jinping a débuté une visite d'Etat de 36 heures en France. L'occasion de s'interroger sur les objectifs du dirigeant chinois dans ce contexte de méfiance de la part de certains pays européens. Franceinfo a demandé son éclairage à François Godement, professeur des universités en science politique à Sciences Po et directeur pour la stratégie à l'institut de recherche Asia Centre. 

Franceinfo : Que vient chercher la Chine dans cette tournée européenne ? 

François Godement : Ce n'est pas une tournée européenne mais une tournée dans les différents pays de l'UE. C'est d'ailleurs la seconde en quelques mois après l'Espagne et le Portugal. Là, c'est l'Italie, Monaco et la France, des pays aux façades méditerranéennes. L'objectif dans chacune de ces visites est la signature d'un mémorandum sur les routes de la soie [des voies commerciales créées pour permettre des échanges plus rapides et moins coûteux entre la Chine et l'UE] ou l'avancée des positions chinoises dans les infrastructures, comme les ports de Sines au Portugal, de Trieste et de Gênes en Italie.

Ce n'est pas le cas en France…

La question qui se pose, c'est : que fait-il en France ? Ce n'est pas un pays méditerranéen, il est moins dépendant et plus réticent à des projets sous conditions chinoises. Mais la France est aussi un pays ouvert à une coopération économique sur des bases claires. La nouveauté dans cette visite, c'est Emmanuel Macron qui va l'imposer, en transformant une visite qui était bilatérale, une visite d'Etat, en une rencontre avec l'Europe [mardi matin à Paris]. Enfin, avec une partie de l'Europe, à savoir le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, et la chancelière allemande, Angela Merkel. Ce qui est une manière pour les Français de repositionner la visite dans le cadre de l'UE. 

On se souvient de la visite de Xi Jinping en 2014, où il avait été accueilli avec faste par François Hollande à Versailles. Qu'est-ce qui a changé ? Les objectifs de cette nouvelle visite sont-ils les mêmes ? 

Je crois que c'est largement la Chine qui a déterminé le calendrier de la visite : c'est une visite d'Etat assez courte, formellement 36 heures, un petit peu plus si on compte le premier dîner à Nice. Même l'itinéraire et les lieux sont réellement une réponse aux demandes de la partie chinoise. Je ne pense pas qu'il y ait d'intention française de diminuer l'éclat de la visite. La partie française avait envie de faire une réception au château de Chambord. Cela n'a pas été possible car Xi Jinping enchaîne les visites dans d'autres pays. Il était aussi question qu'il aille à Mar-a- Lago [la résidence de Donald Trump en Floride] mais cela n'a pas eu lieu.

Je ne suis pas sûr qu'il y ait un objectif de Xi Jinping en France. Normalement, cette visite devrait se conclure par de beaux résultats, comme la vente d'Airbus alors que Boeing connaît une période difficile. Mais c'est une affaire commerciale, il faut attendre les résultats.

Emmanuel Macron se montre offensif en disant que "vis-à-vis de la Chine, le temps de la naïveté européenne est révolu". Que signifie ce durcissement de ton ?

La communication du Conseil européen marque un tournant dans la stratégie européenne : d'abord, il s'agit de ne pas compter sur les autres et de développer une politique industrielle européenne solide. C'est aussi améliorer la protection dans les domaines sensibles par rapport aux investisseurs chinois. Et surtout, il s'agit de demander à la Chine plusieurs choses : des négociations sur un traité d'investissement entre l'UE et la Chine qui traîne depuis sept ans, et que Bruxelles veut voir achevé d'ici à 2020 ; des engagements plus précis de la Chine sur le climat ; et, par-dessus tout, une ouverture de façon réciproque : en effet, la Chine investit en Europe, mais les étrangers ne peuvent pas investir sur le marché public chinois et dans des secteurs stratégiques.

L'Europe ne refuse pas le projet de "nouvelles routes de la soie". La France a témoigné de son intérêt, tout en demandant une ouverture des appels d'offre en Chine. Elle demande aussi que les pays tiers, hors UE [notamment la Chine], se plient aux normes et aux standards des pays européens quand ils mènent des projets dans l'UE.

L'inquiétude de l'UE devant les investissements chinois dans des infrastructures en Europe est-elle justifiée ?

Je pense que c'est la stratégie politique chinoise elle-même qui conduit à dramatiser cette question. Car la Chine ne conclut pas vraiment avec l'Union européenne, elle développe plutôt sa diplomatie avec chaque Etat, comme si elle voulait passer outre l'UE. Les diplomates chinois s'en défendent en expliquant beaucoup parler à Bruxelles, mais c'est souvent sans résultats effectifs. En principe, l'Europe et la Chine sont d'accord pour soutenir un système multilatéral et dénoncent ceux qui n'en veulent pas, comme Donald Trump. Mais, en pratique, on n'arrive pas à faire adhérer la Chine à des règles, comme les règles de l'OMC [qui offrent des dérogations économiques à Pékin], encore moins quand ces règles doivent être réformées. C'est en ce sens que l'on parle de Pékin comme d'un "rival systémique", ainsi que l'a fait la Commission européenne.

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