Il y a près de cent ans, la France élisait sa première Miss France... et cela n'avait rien à voir avec le concours actuel

Agnès Souret, 17 ans, élue \"plus belle femme de France\", le 10 mai 1920.
Agnès Souret, 17 ans, élue "plus belle femme de France", le 10 mai 1920. (DR)

En 1920, "Le Journal" organise le premier concours de "la plus belle femme de France". Plus de 2 000 jeunes femmes répondent à l'appel. Et c'est Agnès Souret, surnommée "L'Emeraude", qui triomphe. 

"Quelle est la plus belle femme de France ?" C'est par ces mots qu'a débuté, le 13 février 1920, une histoire qui dure maintenant depuis 96 ans. Les lecteurs du Journal choisissent alors d'élire la jeune Agnès Souret à la suite d'un concours qui aura duré près de trois mois. Entre noms de pierreries et fantasmes masculins, franceinfo remonte le temps et vous raconte comment est née la première "Miss" - qui n'en était pas vraiment une - de l'Hexagone.

Avec les "Miss", la guerre continue

Printemps 1920, la France a fait la paix avec l'Allemagne depuis dix-huit mois. Mais les combats sont encore dans toutes les têtes. Au lendemain de l'élection d'Agnès Souret au titre de "plus belle femme de France", l'une des plumes du Journal, organisateur de l'événement, salue le choix des lecteurs : "La France, pays de beauté, se doit d'avoir la plus jolie jeune fille, comme elle a eu le plus fier soldat." 

A 18 ans, la jeune Basque, qui possède également des origines bretonnes, est arrivée en tête des sept finalistes avec 114 994 voix sur plus de 230 000 suffrages. Maurice de Waleffe juge qu'elle est "une preuve de la finesse du goût français". Son style "n'a rien de théâtral". "Sur la grâce élancée, sur la sécheresse nerveuse et précise de la race basque, le sang breton a jeté le voile de la rêveuse mélancolie celtique", s'enflamme, lyrique, le journaliste. En somme, "son triomphe sur la seconde élue (Lucienne Ginette) est la victoire de la nuance de la couleur". Et le journaliste, soucieux de la suprématie française, en profite pour juger que "notre bannière (...) est entre de bonnes mains et peut attendre, sans trop de craintes, les championnes que l'Angleterre, la Belgique et l'Amérique sont en train de désigner".

Une "loterie" qui inspire les économistes

Dès son lancement, le concours est un succès. Le Journal revendique plus de 2 000 candidatures de jeunes femmes, parmi lesquelles un "jury d'artistes" doit opérer une sélection. En sont extraites 49 candidates, dont le portrait, accompagné du nom, du pseudo, de l'origine géographique et diverses caractéristiques physiques, est publié dans les éditions quotidiennes du journal. Portraits qui sont aussi diffusés sur les écrans de plusieurs cinémas de France, le partenaire de l'événement étant la société Films-Eclair.

Pour voter, oubliez les SMS surtaxés, les spectateurs présents dans les salles obscures se voient remettre une "carte rouge", où ils doivent inscrire, dans l'ordre de préférence, les sept candidates présentées au cours de la semaine passée. Le votant ayant la combinaison la plus proche de celle du "verdict national" - c'est-à-dire la combinaison la plus fréquente - empoche 500 francs (l'équivalent d'environ 450 euros aujourd'hui). Pour gagner, il faut donc imaginer quel sera le choix majoritaire des Français et non pas juger en fonction de ses propres goûts ! L'économiste John Maynard Keynes prendra l'exemple de ces concours - également en vigueur au Royaume-Uni - pour décrire le comportement des agents sur les marchés financiers, dans le célèbre chapitre 12 de sa Théorie Générale.

Pierres précieuses, fleurs ou arc-en-ciel

Pendant sept semaines, les lecteurs et spectateurs sont ainsi appelés à choisir la plus belle femme de sa catégorie. Si, depuis plusieurs décennies, le choix a été fait de sélectionner les concurrentes en fonction de leur région d'origine, celui de l'année 1920 était pour le moins arbitraire. Et plutôt révélateur des fantasmes masculins de l'époque.

Les 49 finalistes sont rangées dans des catégories où elles prendront le nom de fleurs, pierres précieuses, couleurs de l'arc-en-ciel, oiseaux, soieries, déesses et héroïnes. Ainsi la gagnante, Agnès Souret, est "L'Emeraude", championne de la catégorie des pierres précieuses. Elle triomphe en finale face aux autres sélectionnées : "La Pâquerette", "Béatrice", "Circé", "Le Rossignol", "Le Rouge" et "Le Brocart". Une dénomination qui en dit long sur l'imaginaire lié aux femmes de l'entre-deux-guerres.

A l'occasion de la sortie de son livre Histoire de la beauté, l'historien Georges Vigarello rappelle notamment comment le concept de "beauté" participe de la domination masculine : "La beauté devient la qualité excellente de la femme et c'est en même temps la qualité qui la cantonne dans un certain type d'action, dans un certain type de rôle." Il souligne d'ailleurs, dans son livre, que, dès cette époque, des mouvements féministes se sont positionnés contre "le principe [des concours de beauté]. Les accusant de réduire l'image de la femme à la 'trop' traditionnelle beauté".

Une première "Miss" malheureuse

Décrite comme très timide par Le Journal, notamment dans sa lettre de candidature, Agnès Souret restera comme la première à obtenir le titre de "plus belle femme" de l'Hexagone. Elle ne peut cependant prétendre au titre de "Miss France", qui sera introduit pour l'élection de 1927 et le triomphe de la Jurassienne Roberte Cusey. 

La jeune Basque profite néanmoins du concours comme moyen de promotion sociale - Georges Vigarello souligne le rôle des concours de beauté pour ces jeunes femmes d'origine populaire - et devient une "vedette", terme répandu à l'époque. Cependant, elle ne profitera pas longtemps de ce statut. Après quelques années en tant que danseuse et meneuse de revue, elle meurt d'une péritonite au cours d'un voyage en Argentine, à l'âge de 26 ans, comme le rapporte Le Figaro en 1928. Sud Ouest signale même que sa mère dut vendre la maison familiale pour rapatrier son corps depuis le bout du monde. Une histoire moins glamour que les présentations de nos Miss France actuelles.