De "Mad Men" à "The Handmaid's Tale", Elisabeth Moss, l'actrice qui jouait à être féministe

L\'actrice Elisabeth Moss à son arrivée à la projection du film The Square au festival du film de Toronto (Canada), le 10 septembre 2017.
L'actrice Elisabeth Moss à son arrivée à la projection du film The Square au festival du film de Toronto (Canada), le 10 septembre 2017. (MARK BLINCH / REUTERS)

Sacrée dimanche à Los Angeles pour son rôle dans "The Handmaid's Tale", l'Américaine décroche ses deux premiers Emmy Awards – meilleure actrice dans une série dramatique et meilleure série dramatique en tant que productrice – après sept nominations.

Un sourire narquois et un majeur bien tendu vers l'objectif. C'est ainsi que l'Américaine Elisabeth Moss a tenu à poser avec ses deux trophées sur la photo postée sur son compte Instagram, dimanche 17 septembre, à l'issue de la 69e cérémonie des Emmy Awards.

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Quelques heures plus tôt, elle montait sur la scène pour recevoir le prix de la meilleure actrice dans une série dramatique pour son rôle dans The Handmaid's Tale. Mais l'émotion passée, c'est ce doigt provocateur que Moss a choisi de brandir, comme un clin d'œil aux membres de l’Academy of Television Arts and Sciences qui l'avaient boudée jusque-là.

Car celle que Jenji Kohan, la créatrice d’Orange is the New Black qualifie de "Meryl Streep de notre génération", était aux Emmy ce que Leonardo DiCaprio était aux Oscars : souvent nommée, jamais couronnée. Jusqu’à dimanche donc, où elle a raflé le prix de la meilleure actrice dans une série dramatique et celui de la meilleure série dramatique, en tant que productrice du show.

Une enfant de la balle, bourreau de travail

A 35 ans et après sept nominations, Elisabeth Moss décroche donc enfin ses deux premières statuettes. Une consécration tardive pour cette jeune femme née à Los Angeles qui a passé presque toute sa vie derrière les caméras. Fille de musiciens de jazz qui la biberonnent à Ella Fitzgerald, "Lizzie" se passionne très tôt pour le ballet qu’elle pratique assidûment entre deux tournages de pubs. Scolarisée à la maison pour des questions de souplesse de planning, elle obtient précocement son diplôme de fin d’études secondaires à l’âge de 15 ans.

Par raison et "parce que c'était plus facile", comme elle le confie au Guardian (en anglais), elle abandonne finalement la danse pour se consacrer au métier de comédienne. "Je ne me souviens pas d'avoir voulu faire autre chose" que jouer, expliquait-elle lors d'un entretien à la fondation du syndicat américain des acteurs (Screen Actors Guild), en 2015. Ce qui compte avant tout pour elle, c'est occuper toute la scène, tout le temps. Elle le reconnaît elle-même "Je suis définitivement ambitieuse, mais pour ce qui est des accomplissements personnels."

Véritable bourreau de travail, elle épate les acteurs avec lesquels elle joue, comme Joseph Fiennes, qui incarne le commandeur Fred Waterford dans The Handmaid's Tale. "Elle est partout, probablement levée chaque matin à 4 heures et toujours la dernière à partir (...). Je me sens un peu honteux quand je pense à son implication dans le travail", raconte-t-il à Vulture (en anglais).

Implication qui a commencé à payer très tôt. A 17 ans, elle décroche le rôle de Zoey Bartlet, la benjamine du président des Etats-Unis incarné par Martin Sheen dans The West Wing (A la Maison Blanche). Un rôle mineur (en 155 épisodes, elle n’apparaît qu’à 26 reprises), mais formateur pour la jeune fille qui apprend le métier à l’école réputée exigente du génial scénariste Aaron Sorkin (The Social Network, Steve Jobs). Et si elle fait parallèlement ses premières armes au cinéma et au théâtre (elle s'est depuis fait remarquer dans des films indépendants salués par la critique comme les thrillers The One I Love et Queen of Earth, et plus récemment The Square, présenté à Cannes cette année), c’est la télévision qui va lui offrir ses plus beaux rôles.

Le tournant "Mad Men"

Après une première saison sans suite dans la très oubliable série fantastique Invasion, elle décroche un rôle récurrent dans Mad Men. Lorsqu'elle auditionne pour le rôle de Peggy Olson, une secrétaire un peu godiche, le showrunner Matthew Weiner se rappelle ce visage ultra expressif révélé dans The West Wing"J'étais choqué de la vitesse avec laquelle elle assimilait tout (...). C'est complètement instinctif chez elle. Elle travaille dur, mais je pense qu'elle travaille aussi dur pour le cacher. Ou alors, c'est une extraterrestre", racontait-il au New York Times en 2009. 

Elle décroche finalement le rôle pour lequel Christina Hendricks (qui incarnera la flamboyante Joan Holloway) a également auditionné, sans conviction. Ça tombe bien, Weiner est sûr de son choix. La preuve, le nom de la jeune femme apparaît juste après celui de Jon Hamm au générique, alors qu'elle a un rôle beaucoup moins important dans les premiers épisodes. "Je suppose qu'il savait ce qui allait se passer", confessait Elisabeth Moss à Vulture.

Pendant sept saisons, elle incarne donc Peggy Olson, une employée dans une grosse agence de pub new-yorkaise qui va gravir peu à peu les échelons de l’ascension sociale. D’abord secrétaire timide et mal fagotée, elle va se transformer en une redoutable directrice artistique dans un monde dominé par les hommes. Une série acclamée par la critique, mais qui sera boudée par les Emmy Awards dont elle repartira toujours bredouille, malgré six nominations entre 2009 et 2015.

Femme forte ou esclave sexuelle

Qu'importe : elle aura contribué à faire naître une icône féministe. "Quand quelqu'un met le GIF de Peggy qui traverse le couloir portant son carton avec une cigarette à la bouche pour parler de la Journée internationale de la femme ou de la campagne d'Hillary Clinton, je me dis toujours : 'Mince, c'est tellement cool'", explique-t-elle au Guardian.

Devenue sur le petit écran la figure de l’incarnation de l’émancipation des femmes, elle part en Nouvelle-Zélande tourner Top of the Lake, la mini-série de la réalisatrice féministe Jane Campion (La Leçon de piano) dans laquelle elle endosse l’uniforme d’une jeune inspectrice de police qui enquête sur la disparition d’une pré-ado. Une série dramatique qui dresse le portrait de femmes fortes, écorchées par la vie, pour laquelle Moss décroche sa septième nomination aux Emmy Awards. Elle aura plus de chances en remportant la même année le Golden Globe de la meilleure actrice.

La consécration viendra finalement grâce à son plus beau rôle : celui de June devenue Offred, une esclave sexuelle dans The Handmaid's Tale. Si elle a accepté d’incarner à l’écran l’héroïne de ce roman dystopique de Margaret Atwood (La Servante écarlate en français) qu’elle adore, c’est à la seule condition qu’elle en devienne également productrice afin de pouvoir mettre son grain de sel dans le processus créatif. Investie depuis le choix des comédiens et des réalisateurs jusqu’au ton de la série, Elisabeth Moss s’est imposée de bout en bout. Et a fini d'endosser le rôle de l’actrice féministe, se vantant de militer pour le Planning familial ou l'égalité salariale. 

L'ombre de la scientologie

Féministe dans des rôles féministes... Si ses héroïnes semblent infuser en elle, l'équation ne semble pas si simple. Lors de la promotion de The Handmaid's Tale, Elisabeth Moss s'est désolidarisée du message féministe de la série, avant de se raviser. Dans une intervention lors du festival du film de Tribeca, à New York, elle estimait ainsi que cette série traitait plus des droits de l'homme que de ceux des femmes.

Pour moi, 'The Handmaid's Tale' n'est pas une histoire féministe. (...) Je n'ai jamais eu l'intention d'incarner Peggy comme une féministe. Je n'ai jamais eu l'intention d'incarner Offred comme une féministe. Ce sont des femmes et elles sont humaines.Elisabeth Mossau festival du film de Tribeca

Une déclaration perçue à travers le prisme de la scientologie, mouvement religieux dont l'actrice est membre, comme ses parents. Comme le rappelle le site Jezebel, la scientologie est souvent dénoncée par les femmes pour leur traitement à leur égard. L'actrice a choisi d'assumer, comme lorsqu'elle a été interpellée sur Instagram par un internaute qui pointait le parallèle entre les fondamentalistes dirigeant la république de Gilead dans la série The Handmaid’s Tale et la scientologie.

La liberté de choisir sa religion, la tolérance, la compréhension de la vérité et l'égalité des droits pour chaque race, religion et croyance sont extrêmement importantes pour moi. Probablement les plus importantes. C'est pour cela que Gilead et "The Handmaid's Tale" me touchent de manière si personnelle. Merci pour cette intéressante question !Elisabeth Mosssur Instagram

Posture opportuniste ou véritable conviction ? Difficile de trancher. Mais qu'importe, car il n'est pas nécessaire d'être féministe pour en incarner une à l'écran. D'ailleurs, l'actrice désormais couronnée a déjà dit oui pour une seconde saison. Et c'est finalement le plus important.