"Mon Isménie" : un Labiche monté par Daniel Mesguich qui nous a fait bien rire

Mon Isménie
Mon Isménie (PASCAL GELY / HANS LUCAS)

Mesguich montant Labiche, c’est inattendu. Et plutôt réussi : le public s’amuse beaucoup.

C’est la première fois que Daniel Mesguich monte Labiche, et il a choisi "Mon Isménie", tableau de mœurs peu connu à découvrir au théâtre de Poche-Montparnasse.

Labiche n’est jamais méchant mais difficile à mettre en scène 

Ce n’est pas facile de "faire un Labiche", c’est même plus compliqué que Feydeau qui, si le metteur en scène et les acteurs ont le sens du rythme (ce qui est la base de ce qu’ils ont appris dans les conservatoires), est difficilement ratable. Labiche, c’est autre chose, c’est de la comédie de mœurs, mais de mœurs qui sont d’un autre temps, Louis-Philippe ou le Second Empire, avec le parler désuet qui va avec, des femmes qui sont souvent réduites à des potiches, une bonhomie de l’écriture qui cache la vachardise et qu’il faut dépasser. Labiche n’est jamais méchant, ce sont les situations qu’il met en scène qui le sont. C’est pourquoi ses personnages disent des horreurs avec une bonne foi absolue. 

Et ils ne s’en privent pas dans Mon Isménie qui, si cette comédie virait au sombre, s’appellerait L’école des femmes. Jugez-en : un bon bourgeois de Châteauroux, Vancouver, aime sa fille, Isménie, d’un amour de père immodéré, ne comprenant pas pourquoi tant de prétendus débarquent du train de Paris pour la lui enlever,  "une fille de 24 printemps à peine… et ils prétendent que c’est l’âge de la marier" (on rappelle qu’en ce temps-là on mariait les filles à 18).

Mon Isménie
Mon Isménie (PASCAL GELY / HANS LUCAS)

Evidemment la demoiselle regimbe, car Vancouver trouve toujours un prétexte, "en grattant le salsifis" (comprenez : le prétendant) et en lui trouvant "une infinité de petits défauts… dont je fais d’horribles vices", pour le renvoyer dans la capitale, tel le dernier, cet "Oscar de Buzenval, un petit être cagneux et très velu, proche de l’araignée"…

Mesguich s’attaque au vaudeville 

Mais voici que surgit un nouveau, Eusèbe Dardenboeuf, qui va donner à Vancouver bien du fil à retordre. Dardenboeuf plaît à Isménie, ce n’est pas difficile, elle commence à trouver le temps long. Il plaît aussi à Galathée, la sœur "vieille fille" de Vancouver, qui a une belle fortune et veut doter sa nièce à tout prix, lucide sur les réticences de son frère et menaçant, du coup, "de me marier, et même peut-être d’avoir, car il n’est pas trop tard…" Affolement de Vancouver ! En attendant, Dardenboeuf est dans la place, et quelle place : "On m’avait dit que j’arrivais à Châteauroux… mais je suis à Châteaurose !". Et ces dames de se pâmer.

On a dû relire Mon Isménie une quinzaine de fois. C’est dire si l’on s’est précipité avec une curiosité à la fois perverse et inquiète en voyant que Daniel Mesguich la montait. Mesguich, le sérieux Mesguich, passant de Racine ou Shakespeare à cette (pour les grands metteurs en scène) modeste pochade ? Quezaco ? On redoute le pire, un Labiche-prétexte, comme cette Affaire de la rue de Lourcine catastrophique de Christoph Marthaler il y a cinq ans à l’Odéon. Et que Mesguich nous avoue "avoir toujours aimé Labiche, l’avoir joué en tant qu’élève du Conservatoire" ne constitue pour nous qu’un (bon) début.

Mon Isménie
Mon Isménie (PASCAL GELY / HANS LUCAS)

L’inconscient des bons bourgeois  

Eh ! bien, c’est très réussi. Premier atout : dans la petite salle du théâtre de Poche aucun décor mais chaque coin de la scène utilisé comme un ring, pour mieux se concentrer sur cette mécanique où deux hommes s’affrontent pendant une heure pour la possession (oui, la possession !) d’une jeune femme, avec des arguments et des comportements de plus en plus fous c’est-à-dire de plus en plus violents (ou violemment burlesques). Affrontement orchestré par une femme aussi folle qu’eux, la tante Galathée, que Sophie Forte, qui n’est pas du tout le personnage ("Jeune encore et d’un physique… imposant"), incarne avec une énergie et un sadisme joyeux tout à fait réjouissant.

Mesguich joue le rythme à fond. Il fait mieux. Il a une idée superbe : en cette époque si corsetée, et alors que Freud n’est même pas né, mettre à nu, sur les visages et dans les mots, le non-dit des personnages, leurs frustrations, quasiment leur inconscient. Un Vancouver dans l’ennui terrible d’une vie de province et qui, veuf jamais remarié, reporte sur sa fille un amour malsain (combien de maisons de passe à Châteauroux en ce temps-là ?) et Frédéric Souterelle, voix de stentor autoritaire, est formidable, pathétique et odieux, lâche et touchant, toujours absolument juste dans les sentiments qu’il distille à petit feu et dans sa mauvaise foi réjouie ou attristée.

Un Dardenboeuf encore plus étonnant, hystérique, dardant Isménie comme un lion sa proie, confit dans une névrose obsessionnelle des femmes et dont on comprend, travaillé qu’il est (comme tous les hommes du XIXe siècle) par la chair, que soit ce sera la révélation sexuelle pour tous les deux soit, comme souvent, elle sera mère et lui aura son attitrée parmi les danseuses des lieux de plaisir. William Mesguich (en alternance avec Guano) en fait un être au regard de fou furieux, qui a saisi les intentions de Vancouver et, comme un drogué, réussit de justesse à ne pas lui montrer qu’il est en manque effroyable… de priser. Car c’est cela aussi Labiche : des personnages pour qui le moindre petit détail devient quasi l’objet d’une lutte à mort.

Les rires fusent 

"Ce texte, je le prends -d’abord- très au sérieux". Mesguich, par un vrai travail au petit point, nous rend enfin Labiche à son statut de moraliste sans oublier sa première vertu : nous faire rire, et, croyez-nous, l’on rit beaucoup. Y compris (on s’en méfie toujours) dans les rajouts dont ne peuvent s’empêcher les metteurs en scène. Or ceux-là éclairent le texte, comme le monologue de Sophie Forte (il y a toujours des monologues dans Labiche, mais ils sont toujours masculins) qui parle un peu de Galathée, de l’origine de sa fortune (idée piquée sans doute dans Les 4 filles du Dr March !), et du sort des femmes, dont Isménie, "pauvre enfant, sa mère est morte deux ans avant sa naissance !".

Une Isménie (Alice Eulry) dessinée d’un trait un peu pâle : ce sera ma seule réserve, avec Chiquette, la petite bonne, jouée par un homme Frédéric Cuif, amusant mais cela n’apporte rien. Il eût été peut-être intéressant de faire des deux jeunes femmes un couple maîtresse-servante s’épaulant, à la Marivaux. On attend en tout cas les prochains Labiche de Mesguich -des caractères, comme celui du Misanthrope et L’Auvergnat, petit frère d’Harpagon ("On leur fera du riz au lait… sans lait… et sans riz"). Ou ces deux merveilleuses comédies de mœurs, Moi et Célimare le bien-aimé, en trois actes s’il vous plaît, sur cet éternel défaut, l’égoïsme.

Mon Isménie
Mon Isménie (DR)

"Mon Isménie" d’Eugène Labiche
Mise en scène de Daniel Mesguich
Théâtre de Poche-Montparnasse
Du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures 
Jusqu'au 26 avril au moins (plus longtemps, ça dépend de vous)


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