Rapport sur les restitutions d'oeuvres à l'Afrique : des préconisations dévoilées par Le Point

L\'économiste Felwine Sarr et l\'historienne de l\'art Bénédicte Savoy, les auteurs du rapport sur la restitution des oeuvres d\'art à l\'Afrique.
L'économiste Felwine Sarr et l'historienne de l'art Bénédicte Savoy, les auteurs du rapport sur la restitution des oeuvres d'art à l'Afrique. (ALAIN JOCARD / AFP)

Le rapport de deux universitaires français et sénégalais sur la question très sensible des restitutions d'œuvres d'art aux pays d'Afrique sub-saharienne a été achevé et doit être remis vendredi 23 novembre à l'Elysée à l'intention du président Emmanuel Macron. Le magazine Le Point a dévoilé en exclusivité les principales conclusions du document.

Le 28 novembre 2017, le président avait annoncé la mise en œuvre dans un délai de cinq ans de restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. "Le patrimoine africain (...) doit être mis en valeur à Paris, mais aussi à Dakar, Lagos, Cotonou (...) Ce sera l'une de mes priorités. D'ici cinq ans, je veux que les conditions soient réunies pour un retour du patrimoine africain à l'Afrique", avait-il dit dans son discours à l'université de Ouagadougou. Le chef de l'Etat avait confié à Bénédicte Savoy, historienne de l'art, et Felwine Sarr, économiste, la charge de mener une réflexion, en consultant des spécialistes en Afrique et en France.

"Le rapport défend la voie vers des restitutions pérennes"

Le magazine Le Point s'est procuré ce rapport et en a publié les conclusions. Selon l'hebdomadaire, les préconisations sont sans ambiguïté : "Le présent rapport explore et défend la voie vers des restitutions pérennes."

Alors que la lettre de mission aux universitaires faisait état de "restitutions définitives" et de "restitutions temporaires", Felwine Sarr et à Bénédicte Savoy considèrent que l'expression "restitutions temporaires" prend le sens de "solution transitoire le temps que soient trouvés des dispositifs juridiques permettant le retour définitif et sans condition d'objets du patrimoine sur le continent africain". Selon eux, "le processus de restitutions doit être progressif" en fonction de "l'état de préparation des pays africains".

Qu'est-ce qui doit être restitué ?

Selon Le Point, le rapport établit des "critères de restituabilité" : doivent être rendus les objets saisis dans certains contextes militaires avant 1899 (première convention de La Haye codifiant le droit de la guerre), les objets collectés lors de missions scientifiques (sauf témoignages prouvant le consentement des propriétaires), les objets donnés aux musées français par des agents de l'administration coloniale ou leurs descendants (sauf si le consentement du vendeur peut être attesté), les objets acquis après 1960 dans des conditions de trafic illicite.

Exclus de cette restitution donc les œuvres acquises "à la suite d'une transaction fondée sur un consentement à la fois libre, équitable et documenté" et celles acquises "avec la vigilance nécessaire sur le marché de l'art après l'entrée en vigueur de la convention Unesco 1970". 

Un rapport attendu avec inquiétude

 Pour éviter que certaines collections françaises ne se retrouvent totalement vidées, les auteurs proposent la confection de "doubles". Mais sur ce point, Felwine Sarr et à Bénédicte Savoy n'ont pas cherché à rassurer. "Le problème se pose lorsque le musée n'est pas le lieu de l'affirmation de l'identité nationale mais qu'il est conçu, comme le souligne Benoît de L'Estoile, comme un musée des Autres ; qu'il conserve des objets prélevés ailleurs, s'arroge le droit de parler des autres (ou au nom des autres) et prétende énoncer la vérité sur eux.", écrivent-ils. "À travers les objets et les récits portés par les collections dites ethnographiques se sont mises en place des représentations contrôlées des sociétés, souvent essentialisées". 

Dans les milieux des musées et galeries, ce rapport est attendu avec inquiétude, beaucoup espérant que le président tempèrera les propositions les plus radicales concernant les règles des restitutions. Certains musées ont de très importantes collections africaines. 

Le rapport en librairie le 27 novembre

Selon l'éditeur Philippe Rey, qui en publiera le contenu le 27 novembre en partenariat avec le Seuil, le rapport Savoy-Sarr "raconte les spoliations à travers l'histoire mondiale, évalue la part de la France, dresse un premier inventaire des oeuvres spoliées, fait le récit des tentatives des pays africains pour se réapproprier leur patrimoine, analyse les questions juridiques qui se posent, et énonce un certain nombre de recommandations pratiques pour la mise en oeuvre des restitutions".

"On compte actuellement dans les collections publiques françaises au moins 88.000 objets provenant de l'Afrique subsaharienne", affirme l'éditeur dans sa présentation de l'ouvrage, qui souligne les "nombreuses réclamations de pays africains depuis les indépendances". Les experts ne s'accordent pas entre eux sur ce qu'on doit entendre comme spoliations lors de la colonisation, craignent des surenchères politiques et soulignent la difficulté de restituer des oeuvres quand les royaumes et les pays qui les possédaient ont disparu.
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