"Partout en France, des policiers ont fait le choix de la Résistance" : un historien nuance les propos de Christophe Castaner

Christophe Castaner après une conférence de presse dans les locaux de la police de Toulon le 3 mai 2019. 
Christophe Castaner après une conférence de presse dans les locaux de la police de Toulon le 3 mai 2019.  (GERARD JULIEN / AFP)

Mercredi, à l'occasion des commémorations du 8-Mai, le ministre de l'Intérieur a loué l'action des policiers engagés dans la Résistance. Ces propos, qui omettent la collaboration sous le régime de Vichy, font réagir.

"Partout en France, des policiers ont pris le maquis. Partout en France, des policiers ont guetté l’ennemi, traqué la haine, combattu l’oppression. Partout en France, des policiers ont fait le choix de la résistance." C'est par un tweet que Christophe Castaner a voulu rendre "hommage", mercredi 8 mai, aux policiers résistants, à l'occasion des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ses propos ont provoqué de vives réactions, certaines voix pointant du doigt la collaboration du régime de Vichy, et de ses policiers, avec l'Allemagne nazie. Professeur d'histoire à l'université du Havre et spécialiste des pratiques et des identités professionnelles, Christian Chevandier a étudié les parcours de policiers lors de l'Occupation. L'auteur de "Policiers dans la ville. Une histoire des gardiens de la paix" et de "Eté 44. L'insurrection des policiers parisiens" livre pour franceinfo un éclairage sur les propos du ministre de l'Intérieur.

Franceinfo : Que vous inspirent ces propos tenus par le ministre de l'Intérieur ?

Christian Chevandier : Il est vrai de dire que, partout en France, et plus dans certaines régions que dans d'autres, des policiers se sont engagés dans la Résistance, où leur place était décisive. Mais ces propos sont presque un mensonge par omission. Si des policiers se sont engagés dans la Résistance, c'est en désobéissant à leur hiérarchie et à la politique du gouvernement. Ce sont ces deux choses qu'on doit aborder : d'une part, la collaboration de la police et, de l'autre, la résistance des policiers. Dans le cadre de la convention d'armistice du 22 juin 1940, s'est mise en place une collaboration d'Etat, par laquelle le gouvernement s'est engagé à mettre la police et la gendarmerie françaises au service des occupants.

Ce que l'on peut dire, c'est qu'une minorité de policiers s'est engagée dans la Résistance, comme dans l'ensemble de la population. Mais cette minorité de policiers s'est aussi heurtée à une culture professionnelle qui est celle de l'obéissance. Même aujourd'hui, désobéir est presque un tabou : un policier obéit à ses chefs. Rappelons que des policiers parisiens ont lancé eux-mêmes, en août 1944, l'insurrection qui a abouti à la Libération. Cent cinquante d'entre eux sont morts dans les combats en se battant contre l'occupant et les collaborateurs.

Sur quelles preuves les historiens s'appuient-ils pour établir que des policiers ont été résistants ? 

Il est toujours très difficile de travailler sur des pratiques clandestines car un bon clandestin, c'est celui qui ne laisse aucune trace. Mais on a beaucoup de témoignages et des archives sur les arrestations. J'ai travaillé sur les dossiers de fonctionnaires, où sont notifiés les événements de leur carrière, dont des sanctions. C'est vrai qu'on peut observer des démissions alors que, généralement, on ne démissionne pas à ces niveaux de carrière. Il y en a eu rapidement, dès juin 1940, quand les Allemands sont arrivés à Paris. Et, par ailleurs, on a des témoignages de résistants qui ont été aidés par la police.

Pour les gens qui ont travaillé sur le sujet, que de nombreux policiers aient participé à la Résistance, qu'ils aient permis d'éviter des arrestations, c'est un consensus. De même qu'il y a un consensus sur le fait que la police a été mise au service de l'occupant par Vichy, tout comme certains policiers ont joué un rôle actif dans la lutte contre la Résistance. Par exemple, le chef du maquis des Glières, Tom Morel, a été tué par un officier de police français.

D'ailleurs, à ce sujet, je pense qu'il y a une petite confusion de la part du ministre entre les policiers et les gendarmes résistants. Ce sont davantage des gendarmes qui ont rejoint le maquis, car ils étaient à la campagne. Et, le plus souvent, la consigne de la Résistance aux policiers était de ne pas démissionner et de rester à leur poste le plus longtemps possible. C'était d'autant plus le cas pour les policiers, qui pouvaient donner des renseignements sur ce qu'il se passait dans les villes occupées, sur les ordres donnés. Là encore, c'était des activités clandestines, pour lesquelles nous n'avons pas de sources écrites. Mais on le sait par des témoignages apportés a posteriori et par des journaux clandestins datant de la Résistance. 

Est-ce la première fois qu'un ministre de l'Intérieur rend un hommage public aux policiers résistants ? 

Tous les ans, les ministres de l'Intérieur participent à une cérémonie qui a lieu au mois d'août dans la cour de la préfecture de police de Paris, pour célébrer l'insurrection des policiers. Il peut être accompagné du président de la République, comme ce fut le cas sous le général De Gaulle. Il est normal que, dans ces célébrations commémoratives, il y ait des discours qui rendent hommage à ces héros. Cet hommage est récurrent mais souvent à usage interne, à l'intérieur de la police. 

Ce côté introverti se retrouve dans le choix du lieu des cérémonies. Si Christophe Castaner a prononcé hier [mercredi 8 mai] ces propos devant le monument aux morts de la Police nationale à Neuilly-sur-Seine, qui se trouve sur la voie publique, la principale cérémonie a lieu chaque mois d'août dans la cour de la Préfecture de police

Pour les cérémonies du 8-Mai, c'est autre chose. Elles sont quand même très militaires car elles célèbrent la capitulation sans condition de l'armée allemande. Il est difficile de rendre hommage devant l'ensemble de la nation à ces policiers qui ont désobéi à leur hiérarchie et de dire que, parce qu'ils ont désobéi, ils sont des héros. C'est d'ailleurs toute la complexité du comportement de la police d'un pays occupé, qui est rarement prise en compte.

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