Thurston Moore voit son dernier album comme un contrepoint aux discours pour diviser de "Trump, Johnson ou Le Pen"

Le guitariste Thurston Moore, ex-Sonic Youth, en concert à Leeds (G-B) le 22 juillet 2016.
Le guitariste Thurston Moore, ex-Sonic Youth, en concert à Leeds (G-B) le 22 juillet 2016. (TRACEY WELCH/SHUTTERSTO/SIPA / REX / SIPA)

Le co-fondateur de Sonic Youth était de passage à Paris pour un concert le 22 octobre au Trabendo. L'occasion d'une discussion éclairante sur son dernier album "Spirit Counsel".

Sorti le mois dernier, le dernier album de Thurston Moore, Spirit Councel, est un ovni hypnotique et expérimental long de 2h30, composé de trois titres seulement. Quand on demande à l'ex-Sonic Youth rencontré mardi 22 octobre avant son concert au Trabendo à Paris si certaines plages méditatives de ce projet sont un appel à la méditation, sa réponse se fait politique. 

"Pour moi, c'était intéressant de s'éloigner du micro, se concentrer sur le langage de la musique, sans parole, et rétrospectivement, ça tient à ce qui arrive dans le monde, où il y a trop de brouhaha, où le langage oral est vidé de sens par certains leaders, pour diviser les gens, comme Donald Trump, Boris Johnson ou Marine Le Pen", répond-il de sa voix douce.

"Je voulais me concentrer sur un langage qu'ils ne savent pas utiliser, je pense qu'ils ne savent pas jouer de la musique, ou alors je serais curieux d'écouter leur musique", poursuit le musicien érudit âgé de 61 ans, qui conserve son éternelle allure d'étudiant, avec baskets et manteau long. "Ce ne sont pas des artistes en tout cas et leur vision est auto-centrée, aux dépens du paysage social autour d'eux".

Hommage à trois femmes puissantes, dont Alice Coltrane

L'Américain, qui vit depuis quelques années à Londres, a voulu avec Alice Moki Jane, l'un des trois titres de son album qui dure à lui seul un peu plus d'une heure, rendre un bel hommage à trois artistes : Alice Coltrane, Moki Cherry et Jayne Cortez. Ces trois femmes ne sont pas seulement les compagnes respectives des étoiles du jazz John Coltrane, Don Cherry et Ornette Coleman. Elles sont surtout des créatrices influentes. 

"J'ai toujours été sensible à ce déséquilibre aux dépens des femmes artistes, à travers l'histoire: ça été toujours été un défi, un combat pour elles d'accéder à un niveau de pouvoir, respect et dignité, indépendamment du genre, de la race, de la foi", explique-t-il. Musicalement, sur Alice Moki Jane, "il y a au départ un motif musical qui renvoie à la vie méditative d'Alice Coltrane", expose Thurston Moore. Puis, en discutant avec Neneh Cherry - fille de Moki, née d'une union précédente mais élevée comme sa fille par Don - il comprend "que Moki était amie avec Alice et qu'elles connaissaient aussi Jayne".


Cette "troïka" n'était "pas intéressée par les lumières de la célébrité". "Et, c'était plus difficile dans les années 50-60 d'accrocher cette lumière tant le milieu artistique était dominé par les hommes". "Il l'est toujours", souffle-t-il, même "si la dynamique change un peu". Mais il n'a "pas la prétention de dire que c'est (son) manifeste féministe (rires), non, ce titre est surtout dédié aux artistes libres ".

Difficile en effet de ne pas penser à la musicienne et plasticienne Kim Gordon, son ex-femme et ancienne partenaire au sein de Sonic Youth jusqu'en 2011. Bassiste et seule femme au sein de cette formation, évoluant de surcroit dans un milieu très masculin, elle ne lui tressait pas que des louanges dans son autobiographie Girl in a Band publiée en 2015...

Douze guitaristes à douze cordes sur un titre de 55 minutes

Le titre Galaxies est un autre morceau de bravoure, pas seulement par sa longueur (55 minutes 41 sec) mais aussi parce qu'il confronte douze guitaristes - dont lui - avec des guitares à... douze cordes.

C'est parti d'une invitation du Barbican, centre culturel de Londres. "D'habitude, dans ce genre d'endroit, les rockeurs y jouent avec un orchestre symphonique, mais je ne voulais pas faire ça, je leur ai proposé ce 12 fois 12, ils ont dit parfait, ils y ont vu un truc accrocheur", se souvient Thurston Moore.

Pour ce "défi", l'architecte sonore aux cheveux mi-longs s'est "enfermé six mois" pour écrire l'oeuvre. Il a ensuite convaincu des guitaristes - "certains experts en 12 cordes, d'autres pour qui c'était la première fois" avant de passer par des répétitions intenses: "une semaine, chaque jour, de longues journées". "Ce que je leur donnais à faire n'était pas compliqué, mais il y a beaucoup de changements (de ton, de rythme)".

Le résultat final a été enregistré en "direct", "ce fut une très belle soirée", savoure-t-il. Cette éternelle tête chercheuse n'est pas au bout de ses explorations: "je veux aller plus loin, dans de nouveaux endroits".

Spirit Councel de Thurston Moore (Daydream Library) est sorti le 20 septembre

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