Bob Dylan au sommet de sa forme sur son nouvel album "Rough and rowdy ways"

Bob Dylan sur scène au Hop Farm festival (Grande-Bretagne) le 30 juin 2012.
Bob Dylan sur scène au Hop Farm festival (Grande-Bretagne) le 30 juin 2012. (GUS STEWART / REDFERNS / GETTY)

Sur son premier album de chansons originales depuis 2012, Bob Dylan renouvelle son style, s'inquiète autant qu'il s'amuse et ravit l'auditeur à chaque instant par sa plume et sa voix.  

Fin mars, en plein confinement en France et alors que la pandémie commençait à frapper les Etats-Unis, Bob Dylan avait surpris en publiant sans prévenir un incroyable titre long de 17 minutes, Murder Most Foul. Une merveille dans laquelle, sur une musique libre et délicate, il évoquait la mort de John F. Kennedy en 1963 et se livrait à un exercice de "name dropping" réjouissant, citant la crème de la pop culture américaine des 60 dernières années.

On n’osait espérer alors que cette drôle de psalmodie se classerait numéro un au Billboard et annoncerait un album entier dont elle serait à la fois la conclusion (sur le disque) et l’impulsion. Rough and rowdy ways est en effet le premier album de chansons originales de Bob Dylan en huit ans. Depuis Tempest en 2012, le poète folk a sorti trois albums de reprises de classiques des années 40 et 50 popularisées par Frank Sinatra et a obtenu le Prix Nobel de littérature (2016). De quoi stimuler sa voix et galvaniser sa plume.

"Un homme de contradictions"

A l’instar de ce Murder Most Foul lancé en éclaireur, ce 39e album du créateur de Like a Rolling Stone est hanté par de nombreux fantômes et le "name dropping" ne faiblit pas. Dès le titre d’ouverture, I contain multitudes, une superbe ballade en forme d’auto-portrait, il cite notamment Edgar Allan Poe, William Blake, Anne Frank, Indiana Jones et ces "mauvais garçons britanniques" des Rolling Stones. Dans un clin d'oeil au poète Walt Whitman, le barde confie : "Je suis un homme de contradictions / Un homme de multiples états d’esprit / Je contiens des multitudes".

Sur le blues-rock obsédant False Prophet, qui lui fait suite, le vieux desperado semble encore dans l’auto-définition et le récit de son propre parcours - "J’ai ouvert mon cœur au monde et le monde est entré", "je ne suis pas un faux prophète, je sais juste ce que je sais", assène-t-il. Et de rugir sans rougir comme lui seul peut se le permettre : "Je suis le premier parmi les égaux / Le second de personne / Le dernier des bons / Vous pouvez brûler le reste".

Sur Key West, une ballade lente de 9 minutes sur l’immortalité escortée d’un accordéon fragile, il assure être "né du mauvais côté, comme Ginsberg, Corso et Kerouac", tandis que sur Mother of Muses il estime avoir "déjà dépassé ma vie depuis longtemps". La malice reprend régulièrement ses droits, comme sur la valse western My Own Version Of You, dans laquelle il joue les Frankenstein et s'amuse à assembler "Le Scarface Pacino et le Godfather Brando" pour obtenir "un commando robot" et un joli jeu de mots. 

Des chansons écrites "à l'instinct", comme en transe

Mais parle-t-il vraiment de lui ? Aux fans et exégètes de démêler le vrai du faux, le personnel de l’universel et la métaphore de la réalité. Attention cependant. Si Dylan reconnaît que "chaque ligne a un but particulier ", trop analyser ses chansons n’a pas de sens, selon lui. "La chanson est comme un tableau, on ne peut la voir en entier si l’on se tient trop près", souligne-t-il dans une longue interview accordée ces jours-ci au New York Times.

En outre, comme il le confiait dans ce même entretien, la plupart de ses chansons, à l’instar de I contain Multitudes, ont été écrites "à l’instinct" et dans un état de "transe". "C’est comme si elles (ses chansons) s’écrivaient elles-mêmes et comptaient sur moi pour les chanter.

Une voix qui ne ment pas

La vérité est peut-être à chercher aussi du côté de sa voix vieillie, délicieusement rocailleuse et moins nasillarde que par le passé, qui ne peut cacher sa vulnérabilité, que ce soit dans le grondement ou la douceur. C’est un bonheur de l’écouter méditer une fois encore sur la complexité de la nature humaine, sur "les manières brutales et bruyantes" (le titre) de ces Homo Sapiens incorrigibles, au bord du gouffre.

Bien qu'il se défende de toute nostalgie ou glorification du passé - "notre monde (celui de ceux nés au siècle dernier ndlr) est déjà obsolète", constate-t-il froidement -  on est plus proches avec Dylan, 79 ans depuis le 24 mai, du crépuscule et des visions d’apocalypse que des lendemains qui chantent. "Les bonnes nouvelles, dans le monde d’aujourd’hui, sont comme un fugitif, comme un truand mis en fuite", estime-t-il dans le New York Times.

Pour Bob Dylan, la crise du Covid-19 est "précurseuse", elle annonce "quelque chose d’autre à venir". Quant à "la torture à mort" de George Floyd sous le genou d’un policier à Minneapolis, elle l’a, dit-il, "rendu malade". Pour lui, "nous sommes peut-être à la veille de l’anéantissement". Vous pensiez que l’humanité avait touché le fond ? Vous n’avez encore rien vu, prophétise le vieux sage sur cet album parfait de bout en bout. A commencer par son timing, impeccable.

Bob Dylan "Rough and rowdy ways" (Columbia/Sony) sort le 19 juin 2020

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