Massive Attack rejoue "Mezzanine" live : 5 choses à savoir sur cet album culte

3D, Daddy G et Mushroom de Massive Attack en 1998 à l\'époque de la sortie de leur 3e album \"Mezzanine\".
3D, Daddy G et Mushroom de Massive Attack en 1998 à l'époque de la sortie de leur 3e album "Mezzanine". (Martyn Goodacre / Getty Images)

Sorti en avril 1998, le troisième album de Massive Attack, "Mezzanine", a fêté ses 20 ans l'an dernier. Le groupe de Bristol rejoue actuellement sur scène ce disque majeur, claustrophobe et orageux, où les éclaircies sont rares. Alors que la tournée passe par la France ces jours-ci, retour sur la création de ce diamant noir qui a magistralement résisté à l'épreuve du temps.

1.
Un album enregistré dans le chaos

Successeur de "Protection", sorti quatre ans plus tôt, "Mezzanine" est le disque de réinvention d'un groupe sincère et jusqu'au-boutiste au sommet de sa créativité. Réalisé dans la douleur, durant trois longues années, dont deux en studio, il a pourtant failli avoir raison de Massive Attack.

Sombre, sensuel et menaçant, ce 11 titres est d'abord le produit des dissensions de ses créateurs principaux 3D (alias Robert Del Naja), Daddy G (alias Grant Marshall) et Mushroom (alias Andrew Vowles). Chacun cherchant à imposer ses idées, des conflits éclataient régulièrement, particulièrement entre 3D et Mushroom (nous y reviendrons).

"En studio, l'ambiance était un véritable enfer", témoignait Daddy G dans Les Inrocks en avril 1998. "Trop d'ego, trop d'obsessions", ajoutait-il, et "tant pis pour l'image d'Epinal du groupe soudé derrière son œuvre : notre musique s'est nourrie des tensions, des bagarres". Car en réalité, "le confort nous tuerait", avouait-il.

"Dès qu'il s'agit de nos chansons, les idées s'affrontent car nous plaçons la barre très haut. Il faut toujours innover, toujours tenter de nouvelles expériences", expliquait 3D de son côté dans le même journal, s'avouant usé et abîmé, et voyant en "Mezzanine" un album "sans aucune ligne directrice", "en ruines, en éclats", "basé sur la paranoia". 

Les trois principales vidéos de "Mezzanine" (les trois premières ci-dessous) ont été réalisées par Walter Stern, collaborateur régulier de The Prodigy.

2.
L'entrée en scène des guitares chez Massive

Né de la cuisse du collectif hip-hop de Bristol la Wild Bunch, Massive Attack a toujours fait la synthèse d'un formidable métissage d'influences, reflet de cette ville multiculturelle. Dès le début, la musique du groupe est un carambolage de hip-hop, de punk, de dub, de ska, de soul, de jazz et de musiques de films. Mais "Mezzanine" marque un changement dans la façon de travailler du groupe.

Jusqu'ici, le sampleur avait été l'instrument de prédilection de ces anciens dj's pour construire leurs paysages musicaux faits d'une multitude de couches de sons et de textures. Jugeant que le travail très technologique avec Nellee Hooper sur le second album "Protection" a rétréci leur imagination, le trio décide sur "Mezzanine" de tempérer machines et samplers par une dimension plus organique. Ils recrutent pour ce faire de vrais musiciens, notamment le guitariste Angelo Bruschini (du groupe new wave Numbers).

Cet apport marque l'arrivée chez Massive Attack des guitares rock et d'une tonalité new-wave chère à 3D, qui vénère autant Public Image Limited et Wire que le hip-hop. Sur l'album sont officiellement crédités les samples du Velvet et de Pete Seeger (sur Risingson), The Cure (sur Man Next Door) et Isaac Hayes (sur Exchange). Mais des extraits de Wire, Gang of Four, Siouxsie, Joy Division et Public Image Limited l'ont aussi alimenté, reconnaît le groupe. Sans oublier le sample de Manfred Man non déclaré sur "Black Milk" qui leur a coûté cher – on ignore la somme du règlement à l'amiable mais on sait que Manfred Man avait réclamé 100.000 livres.

Dans ce clip, le réalisateur Walter Stern montre un foetus articulant quelques paroles de la chanson dans l'utérus maternel. Il a valu à massive Attack un MTV Award de la Meilleure vidéo en 1998.

3.
"Teardrop" a failli être un morceau de Madonna

Nous parlions de conflits durant l'enregistrement. La tension, d'ordre créatif, était particulièrement vive entre 3D et Mushroom. Et c'est "Teardrop", devenu finalement le rayon lumineux et le hit inusable de cet album, qui fut au centre de la pire discorde.

Comme l'a raconté à Fact le producteur Neil Davidge, quatrième membre officieux du groupe sur "Mezzanine", Mushroom avait composé en grande partie la version initiale de "Teardrop". Et il avait une idée bien arrêtée concernant le chant : il le voulait résolument soul. Or, 3D et Daddy G avaient imposé Liz Fraser, la chanteuse des Cocteau Twins à la voix de porcelaine, et il n'aimait pas la façon dont elle l'interprétait. Pas plus sans doute que les paroles cryptiques qu'elle avait écrites après avoir appris la mort par noyade de son ami et ex-amant Jeff Buckley.

Comme une vengeance, Mushroom proposa son morceau sans le dire à personne à l'entourage de Madonna (avec laquelle le groupe avait collaboré en 1995 sur sa reprise de "I Want You"). Peu après, Massive eut la surprise de recevoir un coup de fil du management de la star les informant qu'elle était très intéressée par le titre, révélant du même coup le pot aux roses. Selon Neil Davidge, une très violente dispute s'ensuivit. A partir de ce moment-là, Mushroom et 3D ne se retrouvèrent plus jamais ensemble en studio, évitant soigneusement de se croiser. Un désaccord si profond que Mushroom quitta définitivement le navire Massive Attack après la sortie de l'album.
 

4.
Des voix divines pour incarner le malaise

Outre le phrasé vénéneux de 3D et la voix de basse de Daddy G, ceux qui ont porté le mieux ces chansons tordues et hantées au bord du précipice sont des voix invitées. Il y a d'abord Elizabeth Fraser, comme on l'a dit, que 3D et Daddy G admiraient depuis les années 80 chez les Ecossais de Cocteau Twins. Sa voix délicate et fragile injecte lumière et grâce sur trois titres, "Teardrop", "Black Milk" et "Group Four". Sara Jay, une jeune chanteuse alors inconnue à la tessiture soul, affronte bravement quant à elle une tempête de riffs sombres et de scratchs sur "Dissolved Girl".

Alors que Massive Attack a perdu successivement Shara Nelson, indissociable du premier album, et Tricky, qui leur a faussé compagnie après le second, le chanteur jamaïcain Horace Andy est le seul toujours fidèle au poste. Sa voix chaude et sensuelle fait merveille sur trois chansons et en particulier sur le titre d'ouverture, "Angel". Pour la petite histoire, 3D avait prévu de faire chanter à Horace Andy les paroles de "Straight to Hell" de Clash mais ce rastafari refusait de chanter le mot "hell" (enfer). Au final, il interpréta une version rénovée d'une de ses vieilles chansons, "You Are My Angel", adoucissant la lourde menace que font planer les basses tout du long.
 
3D savait manifestement quelle torture il infligeait à ces voix esseulées. "Ca s'entend sur le disque : Liz Fraser ou Horace Andy chantent, ils sont là, avec nous, mais ils sont en danger, perdus", analysait-il dans les Inrocks à la sortie. "Personne n'est là pour les rassurer ou les consoler. Ca explique la noirceur du disque"
 

5.
Une pochette mystérieuse

Dans l'esprit de ceux qui l'ont écouté à sa sortie, la pochette grinçante de "Mezzanine" est indissociable de l'envoûtement dont ils furent frappés. Quel est cet insecte noir sur fond blanc et de quoi est-il le nom ? Comme il l'a souvent raconté dans la presse, 3D était alors obsédé par les araignées et par les motifs se dessinant sur le corps des arachnides. Son choix se porta finalement sur le cliché d'un scarabée saisi par le photographe Nick Knight au Museum d'Histoire naturelle de Londres. Mais la pochette résulte d'un collage de plusieurs photos, réalisé par le directeur artistique Tom Hingston.

Selon 3D, qui est aussi peintre et graffiti artist (et toujours soupçonné d'être Banksy), cette pochette symbolisait un tournant pour le groupe : "C'était un moment chrysalide, durant lequel nous tentions d'émerger comme quelque chose de différent", rapporte Longlivevinyl. "Nous voulions établir fermement notre propre identité et je pense que Mezzanine en était l'occasion."

20 ans plus tard, cet album reste à la fois incroyablement pertinent au présent tout en semblant voué à se conjuguer au futur pour l'éternité (illustrant mieux qu'aucun autre disque ce désastre qui vient et dont chacun sent qu'il est déjà là).

Massive Attack rejoue "Mezzanine" en tournée en compagnie de Liz Fraser et de Horace Andy : ils sont les 11 et 12 février au Zénith de Paris puis le 13 février à Nantes et le 14 février à Bordeaux
 

 

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