Albums posthumes : comment entretenir le mythe... et le business

Amy Winehouse lors du Mercury Music Prize en 2007 à Londres (Royaume-Uni).
Amy Winehouse lors du Mercury Music Prize en 2007 à Londres (Royaume-Uni). (KIERAN DOHERTY / REUTERS)

A l'occasion de la sortie, lundi, de l'album d'Amy Winehouse Lioness : Hidden Treasures, FTVi revient sur ce phénomène de l'industrie musicale. 

Moins de six mois après sa mort, le premier album posthume d'Amy Winehouse est sorti lundi 5 décembre. Lioness : Hidden Treasures est donc le troisième album de la chanteuse britannique, morte à seulement 27 ans. On y retrouve des compositions inédites et des reprises, mais l'album n'a pas été pensé et finalisé par la star. 

Pour Olivier Cachin, journaliste et écrivain, spécialiste de la musique, sortir un album posthume, "c'est de l'exploitation commerciale dans tous les cas" de la part des héritiers des artistes. "L'émotion est telle qu'il y a une lumière différente sur l'album posthume. Mais on peut le faire bien, précise le journaliste. Ça va du carrément choquant à l'excellente surprise."

"Ce n'est jamais confortable, estime Didier Varrod, journaliste spécialiste de la musique à France Inter. Mais l'œuvre doit se juger en tant que telle, comme si l'artiste était encore vivant (...), même si avec l'émotion, les dés sont pipés." 

Bijoux posthumes ou affronts faits aux artistes, voici la sélection de FTVi.

Les chefs-d'œuvre interrompus

De son vivant, Jimi Hendrix ne sort que trois albums studio. Mais c'est suffisant pour construire la légende du rock. "Son génie était trop grand pour se contenter de trois albums", explique Olivier Cachin. Résultat, Hendrix sera beaucoup plus prolifique mort que vivant. Albums studio, live et compilations... Plus d'une trentaine de disques sont sortis depuis sa mort en 1970. "Même les 'hendrixophiles' furieux reconnaissent que ces albums contiennent certains bijoux", note Olivier Cachin.

Otis Redding meurt lui aussi en pleine gloire à l'âge de 26 ans, en 1967. Et surtout, il a enregistré son plus grand tube quelques jours avant de mourir : (Sittin' on) The Dock of the Bay. Le titre sort juste après sa mort et devient un succès mondial. Une vingtaine d'albums posthumes de la star de la soul sont sortis depuis 1968. 

Autre artiste disparu prématurément, Jeff Buckley, qui s'est noyé à l'âge de 30 ans, en 1997. De son vivant, un seul album est sorti, Grace. Le chanteur aura finalement plus de succès après sa mort. Au total, neuf albums (inédits, live, compilations) sont sortis depuis 1998. 

Le rappeur américain 2Pac a quant à lui donné lieu à une quinzaine d'albums après sa mort. Là aussi, c'est plus que de son vivant. Quand il est assassiné en 1996 à Las Vegas, il n'a sorti que six albums. Parmi ses disques posthumes, "certains sont très réussis", estime Olivier Cachin. Et le business 2Pac fonctionne : il fait partie des artistes défunts qui rapportent le plus d'argent.

Dans un autre genre, Didier Varrod cite l'album posthume de Claude Nougaro, La Note bleue, sorti neuf mois après sa mort en 2004. "Le disque est paru chez Blue Note, la mythique maison du jazz. Et Claude Nougaro a choisi ses chansons, il a poursuivi l'album jusqu'à son dernier souffle, il a suivi le mixage depuis son lit d'hôpital. Mais il n'a pas pu le terminer, ses proches l'ont fait après sa mort. Au final, c'est un album magnifique, qui raconte une histoire dans la biographie de l'artiste."  

Les fonds de tiroirs

Tout dépend du stock de morceaux. L'artiste peut avoir fait beaucoup d'essais et enregistré de nombreuses chansons restées secrètes ou au contraire ne pas avoir été très productif. Dans ce cas, il faut faire les fonds de tiroirs. 

C'est le cas de l'album d'Amy Winehouse sorti lundi. Pour Olivier Cachin, "il est fait de bric et de broc, assez anecdotique, mais il est finalement agréable alors qu'on pouvait craindre une catastrophe". Même analyse pour Didier Varrod, qui y voit une "bonne surprise" avec de "jolies choses même si ça sent le marketing à plein nez".

En 1994, quelques mois après la mort du leader de Nirvana, Kurt Cobain, sort l'album MTV Unplugged in New York. Un live enregistré un an plus tôt, qui contient des chansons du groupe et des reprises d'autres artistes, mais aucun inédit. Le succès sera pourtant au rendez-vous. Nirvana casse son image de groupe de rock énervé avec des versions acoustiques. Unplugged in New York est aujourd'hui culte. Au total, six albums se sont enchaînés depuis la mort de Kurt Cobain. 

Deux après la mort de Bob Marley, l'album Confrontation est sorti par sa veuve et sa maison de disques en 1983. Composé de titres inédits et de morceaux live, l'album divise. Le célèbre magazine américain Rolling Stone parle ainsi d'un album "bien loin du meilleur" de celui qui a popularisé le reggae. Des dizaines de compilations et d'albums live suivront.

Les massacres

Sortir un album coûte que coûte, c'est la volonté de certains ayants droit d'artistes qui semblent parfois vouloir "exploiter le cadavre", affirme Olivier Cachin. 

C'est le cas du premier album posthume de Michael Jackson, mort en juin 2009. Intitulé Michael, l'album, sorti en décembre 2010, a réussi à révolter fans et critiques. Le premier inédit est à peine diffusé qu'une sœur du roi de la pop et des fans doutent de l'authenticité de la voix du chanteur. La maison de disques réaffirme pourtant que le titre a bel et bien été enregistré par la star, raconte Le Parisien. Selon Olivier Cachin, auteur du livre Michael Jackson, Pop Life, l'album est "catastrophique et lamentable étant donné le potentiel qui existe dans le travail de l'artiste". Pour Didier Varrod, à l'écoute de l'album, "on doute de la véracité de la voix". Malgré tout, Michael Jackson reste "le mort qui gagne le plus d'argent", selon un classement établi par le magazine américain Forbes. Jackpot donc pour ses héritiers. 

Le deuxième album posthume du rappeur américain Notorious BIG, assassiné en 1997, fait également polémique. Contrairement au premier, déjà finalisé et sorti quelques jours après la mort de l'artiste, Born Again (1999) est constitué de différents enregistrements qui ne formaient pas des morceaux. Pour Oliver Cachin, "il est clair qu'il n'y avait pas grand-chose pour faire l'album, ce n'était pas tenable". En 2005, les ayants droit du rappeur ont même réussi la prouesse de réaliser un duo posthume entre Notorious BIG et Bob Marley.

Les bons filons 

Quand une star cartonne toujours des années après sa mort, on peut être tenté d'exploiter le filon. Alors on brode, on réorchestre, on remixe, quitte à dénaturer parfois l'œuvre de l'artiste. "Les remixes et versions dance d'anciens classiques sont presque toujours voués à l'échec et d'un mauvais goût criant", assène Olivier Cachin. 

Dans le cas de Dalida, il s'agit de "l'exploitation d'un fond de catalogue, explique Didier Varrod. Son frère a décidé de la remettre au goût du jour. Au bout du compte, les chansons de Dalida qui restent sont les chansons qu'elle a enregistrées dans son époque. Et les remixes disco à deux balles ne marchent pas."

Versions inédites d'un tube, réorchestration, interprétation dans une langue étrangère... "Il faut créer l'événement avec le passé", expliquait au Figaro Fabien Lecœuvre, qui gère la carrière posthume de Claude François. Une stratégie marketing déjà utlisée pour Elvis Presley, John Lennon, Janis Joplin ou encore Ray Charles.

Et la période de sortie de l'album n'est jamais innocente. Souvent, c'est juste après la mort de l'artiste pour surfer sur l'émotion et la rentabiliser. Dans le cas d'Amy Winehouse, c'est peu avant Noël... Pour Didier Varrod, "la stratégie de le sortir à ce moment clé où on vend encore un peu de disques est extrêmement gênante"

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