Mes goûts et mes couleurs: Julien Fournié, couturier à l'écoute du désir féminin

Julien Fournié à Paris en décembre 2018
Julien Fournié à Paris en décembre 2018 (Corinne Jeammet)

Le 22 janvier 2019, Julien Fournié a présenté sa haute couture printemps-été 2019 sur les podiums parisiens. Cette collection "Première Plénitude" est à l'image de ce couturier serein qui s'est prêté au jeu des questions dans son atelier parisien. A la source de son inspiration, cette saison : l'île de Lanzarote en Espagne. Rencontre.

5 questions au couturier Julien Fournié :

Quelle est la pièce préférée de votre dernière collection ?
C’est un travail collaboratif avec Julien Vermeulen. Cet artisan plumassier, l’un des derniers indépendants, a reçu le prix Liliane Bettecourt Talent d’exception 2018. C’est un vrai artiste. Mon inspiration pour cette collection printemps-été 2019 je l'ai trouvée sur l’île de Lanzarote en Espagne où j’ai été voir le musée César Manrique. Cette île des Canaries est envahie de cactus et quand ils éclosent ils produisent une sorte de ouate blanche. Ils m’ont évoqué les petits mantelets en mohair que portaient les femmes dans les années 50. C’est ainsi qu'est née cette robe dont le haut blanc - une sorte de mantelet en trompe l’œil qui ressemble au mohair - est constitué d’une fourrure de plumes nouées. Cette robe, manches 3/4, est réalisée en peau de rennes. Travailler avec ces peaux - qui ont la particularité d’être très grandes - est une vraie démarche éco responsable car elles proviennent d’animaux qui ont été consommé par les Inuits. Je veux faire de la haute couture à l’échelle de la femme, de la haute couture que l’on achète pour soi. 
Julien Fournié haute couture printemps-été 2019. Le modèle préféré du couturier : une robe en rennes camel avec boléro cactus en plumes d\"oie et de coq blanc
Julien Fournié haute couture printemps-été 2019. Le modèle préféré du couturier : une robe en rennes camel avec boléro cactus en plumes d"oie et de coq blanc (Corinne Jeammet)

Quel couturier/créateur vous a marqué au cours de votre carrière ?
Je citerai l'artiste-architecte César Manrique et ses créations. J’ai fait un voyage initiatique de trois semaines l’été 2018 à Lanzarote. Ce natif de l’île, qui est parti aux Etats-Unis avant d'y revenir, y a invité à l'époque toutes les grandes stars américaines : je les ai imaginées dans mes robes ! C’était un monsieur visionnaire : je ne suis pas fana de ses œuvres graphiques, je préfère ses œuvres architecturales. Il a été influencé par Alexander Calder. J'ai eu un choc tant pour son île que pour ses œuvres. Il a racheté le lieu, il a créé tout un monde, une bulle de vie. Il l’a orchestrée pour qu’elle soit classée réserve de la biosphère par l’Unesco... avec ses couleurs : le blanc, le vert des cactus et des Aloe vera, le fuchsia des Bougainvilliers, le bleu du ciel et les couleurs du sable et des coulées de lave... C’était un bâtisseur, comme mon grand-père espagnol. César Manrique est revenu à l’essentiel, il a préservé naturellement son île en la clôturant, tout comme dans la haute couture où il faut mettre des limites pour la préserver. Son obsession, comment utiliser la nature. C’est d’une autre époque mais c’est tout l’enjeu aujourd'hui cependant !
César Manrique en 1982
César Manrique en 1982 (EFE/Newscom/MaxPPP)

Quel est le dernier livre lu ?
"Freud. Du regard à l’écoute" (Gallimard). Ce livre fait un parallèle entre sa vie, son œuvre et les artistes de son époque. C’est une imagerie fantasmagorie. Il y a beaucoup d’images illustrant son analyse des rêves. Ce n'est pas gai mais c'est bien, cela pose beaucoup de questions.
\"Du regard à l’écoute\" de Freud aux éditions Gallimard
"Du regard à l’écoute" de Freud aux éditions Gallimard (Edition Gallimard)

Quelle est la dernière exposition vue ?
L’exposition Gustav Klimt à l’Atelier des Lumières à Paris. Ce n’est pas la première exposition sur cet artiste, j’en ai vu de toutes sortes. Ici, tu es absorbé par l’image, tu es happé par son monde. Cette exposition amène l’art d’une autre façon, avec des projections géantes. Chacun peut y trouver ce qu’il veut. Il y a un côté apaisant au milieu de ce chaos parisien. L’art nouveau, c’est une vision de la femme fétichisée, de la femme sublimée, de la femme émancipée, de l’or partout et de la luminosité. Cela fait réfléchir et remet les idées en place.

Quel est le dernier coup cœur musical ?
Kadhja Bonet, ce n'est pas une artiste très en vue. Elle combine l’univers de Jacques Demy et Michel Legrand avec la musique de maintenant. Elle utilise sa voix comme un instrument. C’est une fille émancipée, elle a une technique de wording (elle parle dans ses chansons, ndlr). Elle est moitié américaine, moitié magrébine, moitié black. C'est bourré de références musicales. C’est doux, c’est clair, cela donne de l’amour. Tu as besoin de cela, elle est délicieuse. J’ai sélectionné sa musique pour le final de mon show haute couture printemps-été 2019. 

"Première Plénitude", sa collection haute couture été 2019

Cette collection haute couture printemps-été 2019 s'intitule "Première plénitude" car je suis dans cet état-là, plus en adéquation avec ma vie ; j’ai arrêté de regarder ce que font les autres, je fais ce que j’aime. Je suis plus en adéquation avec moi-même !Julien Fournié


Résultat sur le podium le 22 janvier 2019 : une collection réalisée avec des tissus exclusivement composés de fibres naturelles et des cuirs précieux - anguille, renne et python - qui ajoutent de la volupté aux silhouettes. Les minéraux constituent la base de la palette de couleurs rehaussée d'un vert cactus, d'un rose Bougainvillier et du bleu du firmament. Drap de soie, mousseline et moire s'expriment ici en drapés asymétriques, en plissés... pour un look fluide.
Julien Fournié haute couture printemps-été 2019, à Paris, janvier 2019
Julien Fournié haute couture printemps-été 2019, à Paris, janvier 2019 (Courtesy of Julien Fournié)

Son parcours : du dessin, une passion de toujours, à la 3D

Son parcours : du dessin, une passion de toujours, à la 3D La mode, Julien Fournié l’a choisie après une première orientation vers des études de médecine. Ce sera l’Ecole de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne où il multipliera les stages : Dior, où il rencontre Jean Mouclier qui lui apprend à dessiner des bijoux mais aussi chez Givenchy (à l’époque où Alexander McQueen est Directeur Artistique) et Nina Ricci… En 2000, Lors de son défilé de fin d’études, il reçoit le Prix Moët et Chandon du meilleur accessoire aux Paris Fashion Awards. Alors qu’il vient d’entrer en stage chez Céline, Jean Paul Gaultier le recrute comme assistant dans son studio haute couture. En charge des recherches de matières et des broderies, il collabore à la création des tenues de scène de Madonna pour son World Tour. Recruté au sein de Montana Créations, il enchaîne en 2003 avec Torrente haute couture comme Directeur de la Création du prêt-à-porter puis Directeur Artistique de la marque, y compris la haute couture.

Engagé par le group LG Fashion, en Corée du Sud, il en sera le D.A. A Séoul, il rencontre un autre écosystème de mode, tourné vers le futur. De retour à Paris, il passe par Ramosport et Charles Jourdan avant de fonder sa marque en 2009. Sa collection "Premiers Modèles" lui vaut d’être le lauréat des Grands Prix de la Création de la Ville de Paris en 2010. En janvier 2011, il défile pour la première fois sous son nom dans le calendrier officiel de la haute couture en tant que membre invité. Puis Julien Fournié crée, avec Dassault Systèmes, le Fashion Lab - incubateur technologique à la croisée de l’univers de la mode et des logiciels de design 3D. Depuis ils développent des projets concernant le vêtement, la chaussure, les accessoires mais aussi le sourcing des matières et la distribution. Le couturier propose, depuis 2014, une collection capsule de prêt-à-porter. En janvier 2017, le Ministère de l’Industrie lui a attribué le label haute couture.


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