VIDEO. Une romancière québécoise raconte le jour où elle a tenté dans "Apostrophes" de briser l'omerta face à l'écrivain Gabriel Matzneff

L\'écrivain Gabriel Matzneff et la chroniqueuse québécoise Denise Bombardier, le 2 mars 1990 sur le plateau de l\'émission \"Apostrophes\". 
L'écrivain Gabriel Matzneff et la chroniqueuse québécoise Denise Bombardier, le 2 mars 1990 sur le plateau de l'émission "Apostrophes".  (INA)

En 1990, dans l'émission "Apostrophes", la chroniqueuse québécoise Denise Bombardier était alors la seule à condamner les relations pédophiles de l'écrivain, très populaire à l'époque. 

"J'avais été prévenue par mon éditeur de l'époque : tu ne sais pas à quoi tu t'attaques", se souvient Denise Bombardier, contactée par franceinfo. Il y a trente ans, sur le plateau de l'émission "Apostrophes", la chroniqueuse et romancière québécoise fut alors la seule à avoir osé attaquer l'écrivain à succès Gabriel Matzneff, connu pour faire l'apologie de la pédophilie à travers ses livres et aujourd'hui au cœur d'une polémique.

Nous sommes alors le 2 mars 1990, Gabriel Matzneff est âgé de 54 ans et invité pour la cinquième fois dans l'émission de Bernard Pivot. Mi-amusé, mi-perplexe, ce dernier le questionne : "Pourquoi vous-êtes vous spécialisé dans les lycéennes et les minettes ? Au-dessus de 20 ans, on voit que ça ne vous intéresse plus." Au milieu des rires de l'assistance, l'homme répond d'un ton badin : "Je préfère avoir dans ma vie des gens qui ne sont pas encore durcis, qui sont plus gentils. Une fille très, très jeune est plutôt plus gentille." 

Celui qui fut longtemps considéré comme une référence de la littérature française est aujourd'hui le personnage central du récit autobiographique de Vanessa Springora, l'une de ses très jeunes conquêtes. Elle raconte dans un livre qui doit sortir le 2 janvier comment elle s'est retrouvée, à 14 ans, sous l'emprise du presque quinquagénaire, au milieu des années 1980. A l'époque, l'homme se targuait d'entretenir des relations avec de très jeunes femmes et de très jeunes garçons, parfois âgés de 11 ou 12 ans, qui lui ont inspiré plusieurs livres, dont Mes amours décomposés (Gallimard), pour lequel il était alors invité. 

Sur le plateau, personne ne trouve à redire sur les pratiques de cette figure respectée du milieu littéraire, jusqu'à ce que la chroniqueuse et romancière québécoise Denise Bombardier ne l'attaque frontalement (à partir de 1'38). Elle le compare à ces "vieux messieurs" qui attirent les enfants avec des bonbons. Dans son pays, lance-t-elle d'un ton assuré, "une telle situation, se vanter dans ses livres des conquêtes de si jeunes filles, seraient inenvisageable, les droits de l'enfant ont évolué chez nous".  

"Je savais que j'allais faire cette intervention" 

Aujourd'hui âgée de 78 ans, elle raconte à franceinfo comment cette prise de position lui a valu d'être vilipendée par certains intellectuels français. Mais peu importe : celle qui était alors la première femme à animer une émission télévisée politique sur Radio-Canada ne pouvait pas rester muette après avoir lu l'ouvrage de l'écrivain.

"Quand je suis arrivée sur le plateau je savais que j'allais faire cette intervention. (...) J'ai pris la parole, parce que les gens ne disaient rien sur son livre. Il y avait un couple de catholiques qui était là pour défendre la fidélité dans le mariage et qui n'a pas dit deux mots. D'ailleurs la dame ne fait que rire", raconte-t-elle agacée.

J'ai fait ce que j’avais à faire. Autrement je n'aurais pas pu me regarder dans le miroir.Denise Bombardier à franceinfo 

"Il y avait ce silence et cette fascination" 

Son intervention lui a coûté cher. "Connasse", s'est insurgé Philippe Sollers, l'éditeur de Gabriel Matzneff, quelques jours plus tard, sur France 3. Dans Le Monde du 30 mars, la critique littéraire Josyane Savigneau s'en prend directement à elle : "Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l'amour à des hommes de trente ans de plus qu'elles, la belle affaire !", écrivait-elle. 

Elle assure qu'elle a été "boycottée pendant 30 ans" par le quotidien qui n'a "jamais plus recensé [ses] livres". "C'est vrai que toute la boue qu'on m'a lancée après, ça a été encore plus fort et plus violent que je ne l'imaginais, mais ça ne me dérange pas", assure-t-elle.

Elle analyse aujourd'hui ces réactions comme celles d'un certain entre-soi : "Il y avait ce silence et cette fascination. Et ça dit quelque chose du milieu littéraire français et parisien. Ces gens-là se renvoient l'ascenseur, se coéditent et justifient en ne se mettant jamais en cause dans leurs actions." Elle se dit "très heureuse" pour le livre de Vanessa Springora, mais souligne : "Ça lui a pris trente ans pour être capable de raconter son histoire."

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