"Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon" : le dernier roman envoûtant de Jean-Paul Dubois

Jean-Paul Dubois
Jean-Paul Dubois (ULF ANDERSEN / AURIMAGES / ULF ANDERSEN)

Un magnifique roman désillusionné de Jean-Paul Dubois.

Après La Succession, qui avait connu un vif succès en 2016, Jean-Paul Dubois nous livre Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, aux éditions de l’Olivier (paru le 14 Août 2019 en librairie). 

L’histoire : Paul Hansen est incarcéré dans une prison montréalaise pour un crime que l’on ignore. Le temps s’y écoule misérablement, dans les six mètres carrés qu’il partage avec un mastodonte des Hells Angels qui propose systématiquement en cas de problème de "couper son interlocuteur en deux".

Protégé par ce taulard craint, Paul peut donner librement accès à ses rêveries d’évasion silencieuse en compagnie de ses absents, dont l’évocation nous fait vite comprendre que l’homme a tout perdu : "La prison sommeille, les gardiens et les détenus dorment, il n’y a que moi qui veille avec à mes côtés Winona, Nouk et le pasteur. Je les ai attendus le temps qu’il a fallu. Maintenant ils sont là. Mes yeux sont grands ouverts. J’ai tant de choses à leur dire. Leur compagnie est, et sera, tout ce qui me reste." Pendant ce temps, son compagnon de cellule l’accompagne de ses sentences définitives et malicieuses : "La vie, c’est comme les canassons, fils : si elle t’éjecte, tu fermes ta gueule et tu lui remontes dessus tout de suite."

Un tissage "arachnéen"

Comme ces "doigts arachnéens tissant d’infinies toiles", l’écrivain retricote en forme d’autobiographie les hasards de la vie de son héros, entre le Danemark natal de son pasteur de père, la ville rose de sa soixante-huitarde de mère, et le Canada algonquin de la femme de sa vie. Pour finir à L’Excelsior, un immeuble d’une soixantaine de résidents au crépuscule de leur vie : "Ils vieillissaient. Tous n’en mourraient pas, mais tous étaient atteints." 

De rupture en rupture, il nous amène implacablement vers le point de non-retour, celui qui fait tout basculer, et vers lequel on voit marcher notre héros en ayant envie de le retenir par la main : "Je ne le savais pas encore, mais dès le début de cette année-là, pour moi, le compte à rebours avait été enclenché ».

Inspiré par ses maîtres

A chaque publication ou presque, il jure qu’on ne l’y reprendra pas. Jean-Paul Dubois, ancien grand reporter et écrivain prolifique, a fort raison de ne pas respecter ses promesses. Cette dernière fresque exhale les grands espaces de son maître John Updike, et évoque l’esprit d’autres figures de la littérature américaine qu’affectionne l’auteur (John Fante, Cormac McCarthy, Charles Bukowski, Jim Harrison), et qui hantent ces pages.

Jean-Paul Dubois a déjà obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi, le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française. Son dernier roman, tendrement désespéré, nous laisse une douce impression de charme immarcescible.

Couverture du livre de Jean-Paul Dubois.
Couverture du livre de Jean-Paul Dubois. (Editions de l'Olivier)

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois, Ed. de l’Olivier, 256 p., 19€, en librairie le 14 Août 2019  

Extrait : "L’idée de vivre dans une ville ouatée d’amiante, poudrée par le poison, guettée par l’abestose, ne me préoccupait pas plus que les autres résidents de Thetford Mines qui naissaient, grandissaient, apprenaient, flirtaient, baisaient, se mariaient, s’assuraient, travaillaient, divorçaient, socialisaient, rebaisaient, vieillissaient, toussaient, et mourraient entre les monts et cratères, les terrils et les fosses". 

Vous êtes à nouveau en ligne