Quand les traducteurs des romans de l'auteur de "Da Vinci Code" étaient confinés dans un bunker

Entrée du bunker dans lequel a été traduit le roman de Dan Brown, \"Inferno\", à Milan en 2013
Entrée du bunker dans lequel a été traduit le roman de Dan Brown, "Inferno", à Milan en 2013 (DR)

Pour traduire "Inferno" et "Origine", deux romans de Dan Brown postérieurs au célèbre "Da Vinci Code", les traducteurs Carole Delporte et Dominique Defert ont passé de longues semaines dans un bunker.

Le scénario du film Les traducteurs, de Régis Roinsard, sorti en salles le 29 janvier, est inspiré de la réalité. Carole Delporte et Dominique Defert font partie de ces traducteurs qui ont partagé une étrange expérience : être enfermés avec des collègues du monde entier dans un bunker. Cela s'est même produit à deux reprises, en 2013 et 2017, à Milan puis à Barcelone, pour la traduction de deux romans de l'auteur de Da Vinci Code, Dan Brown, Inferno et Origine (JC Lattes). Ils ont raconté leur expérience lors d'une table ronde au Centre national du livre (CNL) juste avant la mise en place du confinement en France pour endiguer l'épidémie de coronavirus.

Conseils de traducteur confiné

Aujourd'hui, face à cette crise du coronavirus qui impose le confinement au plus grand nombre, le traducteur, travailleur solitaire, est bien armé. "Ce confinement ne change rien à mes habitudes de travail", confie Dominique Defert, qui partage avec nous ses petits trucs pour supporter le télétravail, et même nous dit-il, pour y trouver du plaisir. "Il faut d'abord prendre soin de son corps, trouver une position confortable pour son dos, sinon c'est le torticolis assuré, et ça vient de manière insidieuse", prévient le traducteur.

Il recommande également d'essayer de s'isoler, dans une pièce à part si c'est possible, de mettre un casque pour se couper du bruit extérieur et d'avoir un bon éclairage. Il préconise également de ne pas se fixer des contraintes horaires qui ne sont pas adaptées à son propre rythme. "Moi, le matin, je ne vaux rien, donc inutile de me lever aux aurores. Je ne mets jamais de réveil", confie-t-il. "Mais bon je n'ai pas d'enfants en bas âge, je sais que dans ces cas-là on ne fait pas ce que l'on veut". Il faut avoir son quota de sommeil, prévient-t-il, "une heure de sommeil en moins et on est bon pour lutter toute la journée devant son ordinateur".

Le traducteur souligne qu'en travaillant à la maison, on n'a pas toutes les sollicitations du bureau. "La lutte contre les baisses de régime, c'est le challenge quotidien du travail à la maison", souligne-t-il, ajoutant qu'il ne faut pas hésiter à faire une petite sieste quand le besoin s'en fait ressentir.

Pauses pipi consignées

Le confinement que les traducteurs ont eu à supporter pour traduire les romans de Dan Brown était néanmoins bien différent. "Je suis arrivé en premier dans le bunker. J'ai dû lire le texte (600 pages) en anglais en un jour et demi, puis en faire un petit résumé à l'éditeur. Et ensuite j'ai fait un planning", se souvient Dominique Defert, qui a dirigé la traduction française des deux romans, en collaboration avec Carole Delporte. "On n'avait même pas le droit de dire à nos familles où nous allions", se souvient la traductrice.

Sommés de signer un contrat de confidentialité de 20 pages, les traducteurs, une fois arrivés sur place, ont dû abandonner à la porte du bunker leur téléphone portable et tous les appareils électroniques, conservés dans des coffres. Le contenu de leurs ordinateurs était méticuleusement effacé, "pour éviter que des fichiers cryptés puissent sortir du bunker". "C'était pas fun, quinze personnes enfermées pendant 12 heures (de 9 heures à 21 heures) dans un openspace, sans fenêtres", souligne Dominique Defert. Et dans le vrai bunker, ni bowling, ni piscine, ni cuisine gastronomique comme dans le film.

"Rien ne devait sortir du bunker, pas une feuille de papier, pas de carnet de notes. Rien. On devait entrer dans le bunker sans rien, et ressortir sans rien", se souvient Carole Delporte. Les sorties étaient autorisées, mais surveillées. "On avait tout juste le droit d'aller faire pipi, mais nos sorties, heure d'entrée et heure de sortie, étaient consignées par les vigiles", ajoute-t-elle."On était organisés par tables, par nationalité. C'était un peu une ambiance J.O. avec des drapeaux sur les tables de travail", confie Dominique Defert. 

On leur distribue ensuite le texte, dans son intégralité, sauf les derniers chapitres, pour garder secret jusqu'au bout le dénouement. "Du coup dans le bunker, c'était tendu. Il y a du stress. Certains maigrissaient à vue d'œil", souligne Dominique Defert. Le confinement dans ces conditions, nous dit-il, peut installer "une certaine paranoïa à l'intérieur du bunker". "On a donc très vite essayé de recréer une ambiance plus personnalisée, un cocon propice à la création avec des éclairages, de la musique…"

"A Barcelone, on appelait le bunker 'l'igloo' parce qu’il faisait froid et que l'endroit était clos de verre translucide comme de la glace, sans fenêtre !", se souvient le traducteur. 

Grosse pression

Pour les traducteurs de Dan Brown lors de ce confinement, la pression était forte. "A chaque moment on se demandait si on allait s'en sortir. On devait traduire 22 pages par jour", confie Dominique Defert, qui appelait, dit-il, régulièrement l'éditeur pendant le travail de traduction. Pour des traductions de best-sellers, la pression est encore plus forte. "On sait que l'on va être lus à la loupe. Les éditeurs reçoivent des tonnes de lettres qui relèvent les éventuelles erreurs", confie Dominique Defert. "C'est même arrivé qu'un lecteur appelle en demandant de remettre deux pages qu'il pensait avoir été subtilisées. Il était persuadé qu'il y avait un complot !", raconte-t-il"Mais notre éditeur n'est heureusement pas comme celui du film. Les éditeurs sont en général plutôt bienveillants !", précise-t-il.

Intérieur et extérieur du lieu dans lequel le roman \"Inferno\" de Dan Brown, a été traduit dans le secret en 2013. 
Intérieur et extérieur du lieu dans lequel le roman "Inferno" de Dan Brown, a été traduit dans le secret en 2013.  (DR)

Bienveillants, et malins. "A l'origine, l'idée était de faire une sortie simultanée mondiale. C'était très malin. Cela permettait d'une part de garder le texte secret jusqu'à la sortie. Et puis c'était aussi un coup médiatique. Cette sortie mondiale permettait de coordonner la pub, la communication autour de la sortie du livre, et puis avec cette mise en scène de bunker, les journalistes sont venus nous interviewer, ça a fait du buzz", rappelle Carole Delporte.

"Il ne fallait pas se planter"

"C'était une grosse responsabilité. On avait peu de temps pour traduire une œuvre de 600 pages, riche, dense, complexe, avec des rebondissements. Il ne fallait pas se planter. Nous travaillions à deux sur la traduction, avec Carole", explique Dominique Defert. "Il s'occupait des deux premiers tiers, pendant que je balayais le troisième. Et on échangeait en permanence pendant tout le travail", souligne Carole Delporte. "On se connaît depuis longtemps, et j'ai rapidement adopté la charte de Dominique, qui prend le texte en main d'une manière très particulière à laquelle j'adhère, centrée sur les scènes d'action rythmées. Une manière qui convient aux œuvres de Dan Brown, et qui ne lâche pas le lecteur", ajoute-t-elle.

Les traducteurs sont des travailleurs de l'ombre, leur métier est mal connu, et peu reconnu par le grand public. "On dit toujours que si le style est mauvais, c'est de la faute du traducteur, que la traduction est mauvaise, et si le style est bon, on dit que c'est l'auteur qui a du style", s'amuse Dominique Defert. "Mais on ne fait pas de la traduction littérale, sinon il suffirait d'entrer le texte dans google translate", explique-t-il. "Notre travail est un travail de conteur. On raconte l'histoire une deuxième fois. C'est un vrai travail de création", estime le traducteur.  

"Nous sommes des êtres humains"

"Pour moi, le lecteur doit avoir l'impression de lire un texte écrit en français. Le traducteur n'est pas là pour rendre compte de l'écriture de l'auteur anglo-saxon, ce qui relèverait plutôt du travail universitaire", estime Dominique Defert. "Il y a forcément une subjectivité. La traduction n'est pas qu'une traduction d'une suite de mots. C'est la prise en main de toute une scène", confirme Carole Delporte. "On sait très bien que si on donne une phrase à 10 traducteurs, on peut être sûr que l'on aura 10 traductions différentes. Nous sommes des êtres humains, avec une sensibilité, des a priori", ajoute Dominique Defert.

Dominique Defert (à gauche) et Carole Delporte lors de la table ronde du CNL, le 10 mars 2020
Dominique Defert (à gauche) et Carole Delporte lors de la table ronde du CNL, le 10 mars 2020 (Laurence Houot / FRANCE INFO CULTURE)

"Par contre ce qui est important, c'est la fidélité à l'intention de l'auteur. Il ne faut pas se tromper sur l'intention de l'auteur. Par exemple pour une blague, c'est intraduisible. Mais il faut la transformer pour arriver à la même intention. C'est souvent un travail d'adaptation" souligne Carole Delporte, qui rappelle qu'en littérature, impossible de faire l'impasse. "On ne peut pas mettre une petite note en bas de page pour dire que c'est 'intraduisible'".   

"Un auteur qui veut revoir la traduction, c'est un cauchemar !"

"On a croisé Dan Brown, il est venu à Paris, on a fait une photo, il a même fait l'effort de retenir nos noms", s'amuse Carole Delport. Mais la plupart du temps, les traducteurs ne sont pas en contact avec l'auteur. "Nous travaillons avec l'éditeur, qui nous fait confiance. Et souvent l'écrivain n'est pas en mesure de juger, parce qu'il ne parle pas français, et puis son livre peut comme dans le cas de ceux de Dan Brown être traduit dans 20 ou 30  langues. Il ne peut pas tout vérifier. Mais il y a un dialogue entre l’éditeur français et l’éditeur américain", explique Dominique Defert.  

L\'écrivain américain Dan Brown durantla conférence de presse de présentation de son roman \"Inferno\" à Florence, le 5 juin 2013
L'écrivain américain Dan Brown durantla conférence de presse de présentation de son roman "Inferno" à Florence, le 5 juin 2013 (CLAUDIO GIOVANNINI / AFP)

"Parfois il y a des écrivains qui se piquent d'être francophones. Et là, cela peut devenir un enfer. Pour nous, un auteur qui veut revoir la traduction, c'est un cauchemar !", ajoute Carole Deleporte.  

"On cherche à caresser la phrase"

Pour Carole Delporte, le traducteur n'est pas un écrivain. "J'espère qu'il sait écrire, mais il n'est pas un écrivain. Enfin pas nécessairement. On connaît de très grands auteurs qui sont aussi des traducteurs, mais ce n'est pas une nécessité".

De son côté Dominique Defert est arrivé à la traduction via l'écriture. "J'écrivais des nouvelles et je trouve que c'est une bonne chose de se confronter aux mots, pour s'interroger sur ce que l'on veut dire et ce qui est reçu par le lecteur. Tout le monde essaie un jour ou l'autre de se confronter aux mots, tout le monde a déjà essayé de faire passer des émotions avec les mots. Ne serait-ce que pour écrire une lettre d'amour. Mais ce n'est pas la seule voie", estime-t-il.

"C'est un métier qui permet d'être au plus près du texte littéraire, on cherche à caresser la phrase, l'expression. Notre travail consiste à s'enfermer avec un texte. On se lève le matin, et on sait que l'on va passer sa journée sur les 10 pages qu'on a lues la veille. C'est un beau métier", conclut Carole Delporte.

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